|
Le 22 juin 1900, les grottes de Dunhuang oubliées pendant presque dix siècles ont été mises à jour par des moines pendant des travaux de nettoyage. Ces grottes abritent les canons bouddhistes et des chef-d’oeuvres artistiques datant d'une période allant du 4ème au 10ème siècle.
Quelque 490 grottes abritent 45.000 m2 de fresques et plus de 200 statues peintes. C’est un trésor artistique unique au monde. Pourtant, la plupart de ces chefs-d’oeuvre de la culture chinoise sont dispersés dans des musées et bibliothèques de 13 pays dont la Grande-Bretagne et la France. La beauté du site de Dunhuang a attiré deux artistes chinois de Lanzhou.
Il a trouvé dans la bibliothèque française une partition NP.3808 qui constitue aujourd'hui la seule musique du patrimoine de Dunhuang. Et elle est très difficile à comprendre. Mais elle présente un tel charme qu’un spécialiste de la musique nationale ne peut pas l'ignorer. Il a donc sorti les 400 francs qui lui restaient.
"A l’époque, une montre de Yema valait 60 francs. Il ne voulait dépenser cet argent pour en acheter une, mais il a quand même payé 400 F pour deux livres: "la Musique de Dunhuang" et "Recherche sur l’histoire musicale des quatre branches Qing".
A partir de 1979, Gao Jinrong, recteur de l’Ecole artistique du Gansu, est séduite par le patrimoine culturel des grottes de Mogao cerné de sable.
Gao Jinrong, vice-présidente du comité de la chorégraphie de l’Institut de Turfan de Dunhuang de Chine
"Le ballet "Pluie des fleurs sur la route de la Soie" de ma province m’ont beaucoup impressionnée. En admirant ce spectacle,j’ai remarqué que certains mouvements sont inspirés par Dunhuang, ce qui reste mystérieux pour moi et qu'il me restait à découvrir. Car il doit y exister une riche documentation chorégraphique. C'est pourquoi je me suis rendue à Dunhuang pour faire de la recherche."
En 1982, un Chinois est resté pendant plusieurs jours consécutifs à la Bibliothèque nationale de France. C'était Xi Zhenguan, membre de l’orchestre du ballet "Pluies des fleurs sur la route de la Soie" de la troupe des chants et danses du Gansu. Mais ce qui l’avait aussi séduit, c'était ces vestiges culturels des grottes de Mogao.
Dans l’antiquité, le Gansu se trouvait à Longyou, et la région de Hexi constituait le berceau des chants et des danses de l’ancienne Chine. La "Danse de Dunhuang" et la "Musique de Xiliang" avaient une grande notoriété, mais elles sont pour la plupart perdues à jamais. Et à part la partition de Dunhuang, il ne reste que des fresques et des statues peintes figées dans les grottes de Mogao
Gao Jinrong, vice-présidente du comité de la chorégraphie de l’Institut de Turfan de Dunhuang de Chine
"A mon arrivée à Dunhuang, j'ai été ébranlé par ce que j’ai vu. Une vraie surprise! Je n'aurais jamais pensé que nos grands ancêtres ont pu laisser sur les murs une documentation historique si riche. J'en étais très émue."
Les figures chorégraphiques conservées sur les murs ont profondément touché Gao Jinrong. Cependant, pour les faire renaître totalement, il lui fallait une base historique et sociale. Une chose difficile pour Gao Jinrong.
De retour de France, Xi Zhenguan a voulu étudier au plus vite le trésor inestimable qu’il venait de ramener à Lanzhou. Après avoir étudié la musique ancienne, il a découvert que dans ces époques anciennes, l'homme notait la musique à l’aide de signes spéciaux qui rendaient le livre illisible. Bref, cette musique était indéchiffrable.
En fait, plusieurs savants chinois, dont Liu Bannong, Reng Erbei et le Japonais Lin Qiansan, avaient déjà fait des recherches sur les partitions anciennes de Dunhuang. Mais il restait encore beaucoup de travail pour rendre cette musique compréhensible.
Opiniâtre, Xi Zhonguan a commencé à déchiffrer tout seul ce livre illisible. Il a parcouru de nombreuses bibliothèques et consulté une énorme quantité de documents... compilant quelque 5 millions de caractères chinois de notes.
"Qu’il vente ou qu’il neige, il a pris des notes dans la bibliothque pendant des années.Il a par exemple copié à la main le "Recueil de lexique de Jiang Baishi" et "Etudes préliminaires sur la musique de Dunhuang" de Ren Erbai. Il disait avec humour que copier une fois vaut cinq lectures."
Xu Qi, Ancienne directricer du Théâtre des arts de Dunhuang du Gansu, chorégraphe du ballet "Pluie des fleurs sur la route de la Soie"
"De 1984 à la fin des années 90,il partait toujours de bonne heure avec sa serviette à la main. Plus tard, ses cheveux sont devenus grisonnants. Il était très avare envers lui-même. Il mangeait toujours du tofu, et ne fumait que des cigarettes médiocres coûtant 18 centimes le paquet."
"A l’époque, il dépensait 200 yuans de nos maigres salaires pour acheter des livres. Nous menions donc une vie modeste."
Xi Zhenguan s'est plongé avec obstination dans la recherche. Mais quelque chose le tracaissait dans cette musique ancienne: c'était une forme carrée séparant chaque paragraphe. Des musiciens confirmés pensaient qu'il s'agissait du premier son de chaque paragraphe... mais Xi ne partageait pas cet avis. Et il voulait en connaître la vraie signification.
"Après être rentré à la maison, il étudiait très tard chaque jour. Aux heures avancées de la nuit, il peut mieux se concentrer et mieux déchiffrer la musique ancienne. Il se couchait vers 4 h du matin et partait au travail le matin, comme les autres."
Après plusieurs essais, Xi Zhenguan a enfin défini la note du "point" qui constitue le dernier son du paragraphe, cette interprétation donnant un meilleur effet.
Pendant dix ans, avec minutie et application, Xi Zhenguan a dépoussiéré ces notes musicales millénaires. Et il a fini par déchiffrer toute la partition, et une nouvelle transcription a vu le jour. Pour réaliser la valeur de la transcription de Xi, nous avons interviewé un spécialiste.
"Par rapport à la transcription de Ye Dong, l’ancien président de l’Association des Musiciens, Lu Ji préfère celle de Xi Zhenguan. Car il pense que la théorie de Xi est bien fondée, et que sa transcription est très agréable à écouter. C’est l’âme de l'oeuvre qui fait sa beauté musicale. Il estime que jusqu'ici, c'est Xi qui a fait la meilleure transcription de la partition de Dunhuang."
"Baissez les épaules, tournez les mains, par ici, soutenez bien."
Restez avec nous pour la suite du « charme de Dunhuang ».
Gao Jinrong disait souvent que ce qui l'a séduite à Dunhuang, en dehors des fresques et des statues peintes, ce sont les experts et les savants. Sous leur houlette, elle a commencé à copier les pas de danse et figures chorégraphiques des différentes dynasties représentées dans les grottes. A l’époque, les cavernes n’étaient pas toutes ouvertes au public. Elle devait donc emprunter les escaliers pour y accéder et rechercher les scènes chorégraphiques sur les fresques. Ces scènes, gracieuses, vigoureuses, et élégantes l’ont vraiment éblouie.
"J’étais profondément impressionée par la grotte 112 qui présente une danseuse jouant de la pipa à dos. A l'époque, c’était une nouveauté exceptionnelle."
Pourtant, quelque chose restait incompréhensible pour Gao Jinrong: pourquoi cette danseuse utilise-t-elle une pipa à dos? Le célèbre savant musicien chinois Du Yaxiong l’a rappelé: le musicien aveugle Abing a dit que dans le passé, les musiciens adroits adoptaient des méthodes inattendues pour attirer les spectateurs.Ce qui a permis à Gao Jinrong de mieux comprendre cette danse avec pipa.
"Je n'ai cessé d'imiter les mouvements de la danseuse. Mais il m'était difficile de saisir son inspiration. Son corps, son âme et ses yeux donnent une impression de magnificence."
Dans la caverne 3 se trouve une fresque du Bodhisattva aux mille bras et aux mille yeux qui n'a, à première vue, pas de lien avec la chorégraphie. Pourtant, Gao Jinrong est restée bouche bée plusieurs jours devant cette fresque. Comme obsédée, obnubilée.
C'est à cette époque que le célèbre savant de Dunhuang, Chang Shuhong, a raconté à Gao Jinrong une histoire légendaire : en 366, le moine Yue Zeng s’est rendu à Dunhuang et a vu le mont Sanwei briller comme si 1000 bouddhas s’y activaient. Il a donc pris la résolution de creuser des grottes et d’y édifier des statues pour que Dunhuang devienne un haut-lieu du bouddhisme. Cette histoire l’a fait penser au bodhisattva aux mille bras et aux mille yeux. Paisible, la fresque réalisée par des mains adroites semble parfaitement retracer les gestes du bouddha. Un ensemble de danse « Bodhisattva aux mille mains » germe alors dans la tête de Gao Jinrong. Et elle sent à ce moment-là qu'elle commence à comprendre le style chorégraphique de Dunhuang.
"Comment établir un style chorégraphique qui ne dépend pas que des arts plastiques, mais aussi d'une adaptation. Les mouvements doivent correspondre à la plastique. On ne devrait pas simplement se référer aux mouvements de la danse classique, ce serait erroné. Je crois qu’il faut étudier encore plus profondément."
Gao Jinrong s’est rendue à Dunhuang à 5 reprises. Grace à l’aide des experts,elle a fini par comprendre le rythme propre à la danse de Dunhuang et fait renaître les mouvements des fresque et des statues. Et les apsaras volantes, le boudhisattva et les musiciens figés sur les murs et enfermés dans les grottes se sont rénimés. Elle a compilé ces travaux et écrit un "programme d’enseignement sur les exercices fondamentaux du ballet de Dunhuang".
"Comme j'enseigne à l’école d'art, j'ai voulu dès le départ utilisr le fruit de mes recherches pour mes cours. En fait, je voulais rédiger un manuel, un programme d’enseignement."
Gao Jinrong se donne un objectif pédagogique concret. Tandis que Xi Zhenguan, de son côté, a clairement réalisé qu’il lui faut exécuter sa transcription de la partition ancienne pour prouver sa réussite.
Li Huanzi, ancien rédacteur en chef adjoint de la Maison d’édition des produits audiovisuels du Gansu
"En 1992, le lendemain de la fête du Printemps, Xi Zhenguan est venu dans notre maison d’édition avec sa transcription de "la musique ancienne de Dunhuang". Je l'ai trouvée bien meilleure que les précédentes. Et j'ai proposé à la maison d’édition du peuple du Gansu et à la Maison d’édition artistique de Dunhuang de faire une publication commune. Ils devaient publier le livre de transcription, et nous, les cassettes audio. Il s’agissait d'un véritable aboutissement pour la recherche musicale réalisée par un homme du Gansu dans son pays natal. C'est quelque chose de très significatif."
Le projet de publication des cassettes de "la musique ancienne de Dunhuant" reçoit un soutien financier exceptionnel. Xi Zhenguan et Li Huaizi sont déterminés à élever cet enregistrement à un niveau national. Ils organisent l’enregistrement à Beijing et à Shanghai et invitent des musiciens chinois de premier ordre pour l'interprétation. Et c’est ainsi qu’est née la série de "la musique ancienne de Dunhuang", basée sur la nouvelle transcription de Xi Zhenguan, et comportant un recueil et trois cassettes.
Pendant plus de 20 ans de travail à Dunhuang, Gao Jinrong a mis en application les résultats de ses recherches. Elle a assumé les fonctions de rectrice de l’Ecole d'art du Gansu et créé la classe de ballet de Dunhuang. Elle a mis en application le "Progamme d’enseignement du ballet de Dunhuang" auprès des étudiants. Les différents mouvements chorégraphiques qu'elle a longuement et patiemment recueillis sont classés en fonction des aspirations, des gestes et des positions des mains et des pieds.
Les élèves de cette école poursuivent leurs études à l’Institut des Danses de Beijing, ou vont travailler dans les troupes professionnelles. L’Ecole normale supérieure de Beijing, l’Institut central des Nationalités et l’Institut de recherche des Arts de Chine ont intégré dans leurs programmes l’enseignement de Gao.
"Baissez vos épaules, baissez encore! Tournez les mains, vous marchez par ici, soutenez bien. Un, deux, trois, tendez les doigts vers l’arrière au lieu de les maintenir à plat."
Après la mise en pratique de son programme pédagogique, Gao Jinrong a été invitée à enseigner aux Etats-Unis, au Canada, à Singapour, à Hong Kong et Macao. En 1990, elle a participé avec Xi Zhenguan au séminaire international sur Dunhuang. Et en même temps, pour faire connaître au plus grand nombre la Danse de Dunhuang, Gao et ses collègues ont créé un riche répertoire composé de « la Déesse de Mogao », du « Tambour et Pipa », des « Musiciens à six bras » et du « Boudhisattva aux mille mains ». Ces oeuvres ont été présentées à partir de 1986 à Lanzhou, Dunhuang, Beijing et Tianjin, ainsi qu'à l’étranger.
La renaissance de la musique ancienne de Dunhuang a redonné courage à Xi Zhenguan dans sa lutte contre son cancer de la vessie. Il ne pouvait plus penser à lui-même et il était impératif, pour lui, de mettre sur scène sa transcription qui combine le chant, la musique et la danse.
Xu Qi, chorégraphe et metteure en scène du ballet de "Pluie des fleurs sur la route de la Soie", ancienne directrice du Théêtre artistique de Dunhuang
"Il est venu me voir avec sa transcription de la partition du nP.3808. Il m’a expliqué la parution du livre et m'en a montré un exemplaire. Il m’a aussi proposé son idée de faire interpréter cette musique et qu'après mûre réflexion, il pensait que j'étais le collaborateur idéal."
En 1994, durant la 4ème foire artistique de Lanzhou, la première représentation a été celle des « Chants et danses de Dunhuang » par le Théâtre artitique de Dunhuang du Gansu, sur la musique ancienne de Dunhuang. Cette soirée exceptionnelle a eu lieu le 18 août au théâtre de Huanghe
Ce jour-là, Xi Zhenguan est hospitalisé à cause de l’aggravation de la maladie.
« Il a signé une décharge et l’hôpital a envoyé un médecin et deux infirmières pour l’accompagner au théâtre."
La douce mélodie de la musique ancienne et la grâce des danses comblent alors l'admiration de Xi Zhenguan, cloué dans un fauteil roulant.
« Les spectateurs chinois et étrangers assis autour de nous étaient très émus par la présence de celui qui avait réussi à transcrire la musique ancienne de Dunhuang. Ils sont venus lui serrer la main en le félicitant. Xi a pu assister à tout le spectacle. Et il a dit en voyant l’aboutissement de sa recherche interprété au théâtre et apprécié par le public, que son rêve venait d'être réalisé. »
Le spectacle a été couronné de succès. Pesant à peine 30 kilos, Xi a été porté sur la scène pour poser avec les artistes.
"Il a été porté sur scène avec les artistes... C’est une photo très précieuse. Assis dans son fauteil roulant, M. Xi ne pouvait plus prononcer un seul mot. Nous avions les larmes aux yeux, et lui aussi... Son rêve venait d'être réalisé."
"Après la fête nationale de 1994, Ma Linnan de la Maison d’édition du peuple et moi-même sommes allés lui porter sa rémunration. Il ne pouvait plus parler. J’étais sur le point de partir en mission, mais je lui ai promis de revenir le voir. Malheureusement, il est décédé juste après mon retour. Je pense qu’il mérite le titre de de héros national. Il en est vraiment digne."
À l’aube du 6 octobre 1994, Xi Zhenguan, spécialiste de Dunhuang, musicien du sud du pays attiré dans le Gansu par la culture du nord-ouest de la Chine, est décédé à 53 ans, des suites d’un cancer. En déchiffrant les partitions anciennes, les mélodies ont repris vie et la musique ses éclats... C'est l'héritage inestimable de M.Xi.
L’automne 2005 constitue une nouvelle saison pour Gao Jinrong. Le ballet « Boudhisattva aux mille mains » qu'elle a chorégraphié s’est produit en Thaïlande et en Malaisie, où les spectateurs ont copieusement applaudi l'antique civilisation chinoise.
|