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En 1991, une équipe d’alpinistes sino-japonais est emportée par une avalanche alors qu’elle escalade le mont Kawaboge, dans le sud-ouest de la Chine ; les 17 membres de l’équipe décèdent sur place. C’est la deuxième plus grande catastrophe dans toute l’histoire de l’alpinisme mondial. Le pic Kawaboge se trouve dans la zone d’influence culturelle tibétaine, il est d’ailleurs considéré comme une montagne sacrée par les Tibétains. Le gravir et y faire de l’alpinisme est contesté par les autochtones. C’est du reste pourquoi, à leur demande, les services concernés du gouvernement chinois ont décidé d’interrompre provisoirement la pratique de l’alpinisme sur les cimes du Kawaboge, et le gouvernement local l’a carrément interdit. De sorte que le pic Kawaboge reste la seule montagne du monde qui n’ait pas été domptée par l’humanité… Ses mystères réveillent les rêves les plus ardents chez tous les alpinistes.
Le village de montagne de Yubeng se trouve au pied du pic Kawaboge. A la suite de l’accident de 1991, les villageois ont voulu placer la montagne sacrée sous leur protection, et faire de ce devoir un véritable sacerdoce.
- « Nous irons voir la montagne enneigée. »
- « Qu’est-ce qu’il y a ? »
- Quelqu’un envisage d’escalader la montagne.
- Il a discrètement trouvé deux guides d’ici et loué 8 chevaux.
- C’est vrai ?
- Oui, il va falloir aller voir.
- D’accord, allons y !
Un jour d’automne, en 2004, des villageois ont découvert un homme mystérieux qui, dit-on, voudrait tenter d’escalader le mont Kawaboge.
A Fu, réalisateur pour la chaîne locale de télévision de Diqing, travaillait justement dans le village à ce moment-là. Il a donc pu filmer tout le processus par lequel sont passés les villageois pour protéger leur montagne sacrée.
Le mont Kawaboge est considéré comme l’ultime terre sainte par beaucoup de personnes. Empêcher les hommes de le gravir est une mission sacrée pour les villageois ; il leur fallait donc trouver d’abord ce mystérieux individu.
L’accident survenu il y a 15 ans a attiré les regards du monde entier sur cet endroit reculé que sont les terres mystérieuses du département autonome tibétain de Diqing, dans la province du Yunnan, au sud-ouest de la Chine. Quelques années plus tard, en raison d’un nouvel événement, l’attention de la planète allait à nouveau se focaliser ici.
Le 14 septembre 1997, le gouvernement départemental de Diqing annonce que « Shangri-la », cette terre légendaire que cherchent plusieurs dizaines de milliers de personnes dans le monde, se trouve tout simplement sur son territoire. Et le 7 janvier 2002, après ratification du gouvernement central, l’ancien district de Zhongdian, dans ce département de Diqing, est rebaptisé Shangri-la en tibétain, ou Xianggelila en chinois. En cinq ans, entre ces événements, le changement d’appellation a entraîné de grandes transformations sur cette terre, même si la vie des gens n’a de son côté pas sensiblement changé. Qu’est-ce que véhicule ce nom de Shangri-la, et d’où vient le charme mythique qui s’y raccroche ?
En 1933, l’écrivain britannique James Hilton raconte dans son roman Lost Horizon, « l’horizon perdu », l’histoire de quatre Occidentaux qui, après avoir été kidnappés par un mystérieux individu, atterrissent finalement dans cette mythique « vallée de la lune bleue » de Shangri-la. Le livre décrit ces terres mystérieuses et sacrées comme un havre de paix où règnent harmonie, bonheur et liberté. Dans cette version du mythe de la cité céleste, l’homme co-habite avec ses prochains, avec la nature et avec les divinités… C’est ça, le mystère de Shangri-la. Et la quête de ce lieu mythique est rapidement devenu pour beaucoup d’individus une sorte de réconfort spirituel dans le monde de l’époque, alors en proie à une crise économique planétaire et à la crise morale qui allait de pair avec la guerre… Retour à la nature, exploration de la culture, Shangri-la représentait une sorte d’éden, de paradis originel, dont la quête était très populaire à l’époque.
Ethnologue spécialiste de la culture tibétaine et gouverneur du département de Diqing, Qi Jiala estime que les preuves ne manquent pas pour témoigner que Shangri-la se trouve bien à Diqing. Dans le dialecte tibétain de Diqing, Shangri-la signifie désigne « le soleil et la lune réunis dans l’esprit ».
A Fu, réalisateur pour la télévision locale de Diqing
« Un jour, le matin, j’ai reconnu un homme du village d’en bas - je connais assez bien les gens de Yubeng. Il était assis au bord du feu, chez A Nazhu, et il bavardait avec lui.Je ne parle pas bien le tibétain, mais j’ai quand même pu comprendre quelques mots.Il a dit qu’apparemment, quelqu’un voulait escalader la montagne, et il demandait s’il ne valait pas mieux aller voir ça de plus près. A ces mots, j’ai tout de suite compris que ça pouvait faire le sujet d’un bon reportage. Alors j’ai pris ma caméra, j’ai réuni une petite équipe nous sommes partis sur leurs traces. »
Hasard ou coïncidence, le district de Zhongdian se situe dans le bassin du haut-plateau où les ancêtres des habitants de Diqing ont construit deux cités appelées « la lumière du soleil » et « la clarté de la lune ». Et d’après Qi Jiala, ce n’est nullement une simple coïncidence.
Qi Zhala, responsable du département autonome tibétain de Diqing.
« Le soleil et la lune réunis dans notre cœur, dans notre esprit... En utilisant le dialecte de Diqing, on peut s’exprimer avec plus d’acuité et de grâce. Shangri-la est bien comme le soleil et la lune réunis dans notre cœur… C’est le dialecte de Diqing. C’est la langue qui le prouve. »
Autre coïncidence troublante, trois ans avant la parution du roman « Lost horizon », l’exploratrice Liu Manqing a décrit le district de Zhongdian dans ses notes de voyage en ces termes : « Partant de la rivière Lijiang, on s’oriente vers l’ouest. Le chemin est couvert de rochers de toutes formes très difficiles à franchir ; les arbres s’entrelacent, les pics sont toute l’année bordés de nuages, on ne voit pas la tête d’un cheval… L’impression de se trouver dans un lieu obscur et impénétrable. Mais trois jours plus tard, les champs verdoyants s’étendaient à perte de vue… Le vent doux, la clarté de la lune, les herbes ornées de fleurs jaunes, les troupeaux chatoyants de vaches et de moutons… Avec au loin, la fumée de cheminés qui vous salue On se croyait sincèrement dans un paradis terrestre. C’est cela, le district de Zhongdian. » Les descriptions de l’exploratrice comporte des similitudes frappantes avec le roman de James Hilton : les champs à perte de vue, les verts pâturages, les fleurs jaunes vifs, les immenses et paisibles troupeaux, le bienfaisante chaîne de montagnes, les édifices au murs rouges ornés d’enjolivures dorées… Voilà les paysages de la vallée de la lune bleue qu’évoque le livre.
En 1933, par la force des choses, l’auteur de « L’horizon perdu » n’a sans doute pas pu lire ces notes de voyage. Et pourtant, sa description d’Occidental qu’il fait de Shangri-la correspond de façon saisissante au paradis terrestre de Diqing.
« C’est un pic merveilleux qui ressemble à une majestueuse pyramide. Ses formes simples évoquent la candeur d’un dessin d’enfant tracé en quelques traits. Mais sa hauteur, sa largeur, son relief sont sans commune mesure avec le reste. Il est si impressionnant… Et en même temps tellement paisible ! » Voilà en substance la description de la montagne enneigée que l’on trouve dans « Lost horizon »… Une description dans laquelle beaucoup reconnaissent le mont Kawaboge de Diqing.
Mais l’histoire de ces cimes enneigées n’a pas encore fini de se raconter.
Pour trouver le mystérieux alpiniste, les villageois sont à nouveau partis en suivant la rumeur. Et cette fois, les 32 familles que compte le village ont chacune dépêché un robuste gaillard, histoire d’en avoir le cœur net et en finir une bonne fois pour toute avec cette affaire. Au loin, deux ombres humaines attirent l’attention des villageois. Deux ombres qui, pensent-ils, les mèneront au baroudeur sacrilège… Car pour eux, celui qui viole le sanctuaire de la montagne sacrée sera puni. Et s’ils veulent empêcher ce grimpeur d’escalader la montagne, c’est pour protéger le site divin qu’elle abrite et mettre l’impétueux alpiniste à l’abri de la damnation.
Qi Zhala :
« Le soleil et la lune réunis dans l’esprit, dans le cœur... Les ancêtres des habitants de Diqing avaient surnommé la région du temple de Songzan la « cité solaire », ou « Niwangzong ». Et la cité voisine de « Dukezong » correspond en fait à la « cité de la lune ». Une cité du soleil, une cité de la lune… Et entre les deux coule une rivière appelée Naizi, au milieu d’une terre paisible qui s’étend sur 400 km de long laquelle est surplombée par la montagne enneigée. Pour les Tibétains de Diqing, c’est ici, le Shangri-la, le paradis terrestre. Comme l’avait décrit l’écrivain James Hill dans son livre consacré au shangri-la, tout tourne autour de la notion culturelle de Xiangbala. Il faut y voir là la transmission d’une culture à la fois religieuse et historique. »
En tibétain, le nom de la montagne, Kawaboge, signifie en fait « la divinité de la montagne enneigée » ; une divinité qui, dépêchée par le « Ningma » suprême, s’est installée dans la première des 8 montagnes sacrées de la région tibétaine ; elle est donc inviolable pour les Tibétains.
« Il y a deux hommes… Attendez, ils veulent vraiment escalader ! Et il va sans doute neiger. Regarde, le ciel s’assombrit… ça veut dire qu’il va neiger. »
Parcourir les pentes de la montagne divine est une sorte de pèlerinage pour les Tibétains, un moyen de lui présenter leurs respects. Il existe deux itinéraires pour ces prières, un circuit intérieur et un circuit extérieur. Pour suivre le premier, les Tibétains doivent emprunter un long chemin qui serpente autour de la montagne divine et marcher pendant exactement 13 jours, car le 13 est un chiffre faste dans le bouddhisme tibétain. Et pour parvenir au bout de ce long et difficile périple, ils emportent de la nourriture. Sur le chemin, ils rencontreront d’autres pèlerins tibétains venus des provinces du Qinghai et du Sichuan, avec qui ils partageront spontanément leurs denrées. Même celui qui est démuni, qui n’a plus rien, pourra malgré tout terminer ce voyage sacré grâce à l’aide d’autrui. Leurs croyances partagées resserrent leurs liens.
Si, sur le chemin, ils rencontrent une incarnation du bouddha, ils lui rendront grâce de cet honneur et le laisseront apposer sa main sur leur crâne, signe de bénédiction. Ils peuvent alors atteindre un niveau de béatitude prononcé. Les Tibétains disent souvent que si vous êtes pieux, les herbes et les arbres de la montagne divine pourront vous procurer la force. On peut ainsi voir des fidèles marcher sous des cascades glacées à des températures au-dessous de zéro, histoire de laver leurs péchés à l’eau immaculée de la montagne sacrée. Le culte de la nature est une attitude qu’adoptent les habitants de ces terres à l’égard de tout ce qui les entourent.
Zha Xinima, Chercheur spécialiste de la culture tibétaine
« C’est une montagne sacrée, soit. Mais en termes d’espaces, il y a des endroits prévus où on peut se rendre en randonnée ; il existe aussi des zones bien définies où l’on peut s’installer pour y mener une vie courante. En revanche, il est interdit de se rendre dans certains secteurs, comme par exemple la zone recouverte de neige, immaculée et considérée comme d’essence divine. S’y rendre pour gravir le pic signifie qu’on va forcément la salir, et mettre en colère la montagne sacrée. »
L’harmonie qui existe à Diqing entre l’homme et la nature est tout à fait impressionnante.
Les villageois ont parcouru un long chemin avant de finalement tomber sur le mystérieux individu à la ferme de Niselong. Cet homme s’’était déjà plusieurs fois rendu dans le village de Yubeng, où il s’est notamment lié d’amitié avec A Nazhu. A vrai dire les gens du village le connaissent aussi très bien. Il s’appelle Wang Tianhan.
« Interroges-le tout de suite, ça sert à rien d’attendre ! »
« Vous pensiez que j’allais escalader la montagne ? C’est drôle, j’étais juste parti faire des photos. Regardez, là, j’ai plein de rouleaux de pellicules. »
« Fais voir un peu tes affaires !... Si tu emportes des objets pareils, tu ne pourras pas fuir… A’Nazhu, et toi, là, examinez un peu ses affaires ! Il faudrait aussi leur demander d’envoyer un représentant.»
Wang Tianhan affirme qu’il n’avait absolument pas l’intention de gravir la montagne, mais les villageois décident d’examiner ses affaires.
« Guosheng, tu dis qu’il n’est pas alpiniste. Mais regarde son équipement : c’est du matériel d’escalade, ça. Tu ne peux pas dire le contraire. » « Eh l’ami, regarde, c’est pas des équipements d’alpinisme ça ?... »
« Mais non, je ne voulais pas l’escalader. Vous savez bien, j’ai toujours habité au pied de la montagne sacrée. »
« Je comprends... Tu sais, nous avons beaucoup de respect pour le mont sacré… Mais toi, tu... »
« Mais moi aussi ! »
« Oui, mais tu ne peux pas emporter un tel équipement. »
« J’emporte tout ça juste pour des raisons de sécurité, c’est tout. On a tous une responsabilité à assumer. »
Malgré les palabres, les villageois ont fini par forcer Wang Tianhan à redescendre et ils lui ont confisqué son matériel d’alpinisme. Mais d’où venait vraiment Wang Tianhan, on n’en sait rien…
Quoi qu’il en soit, le mont Kawaboge gardera encore une fois ses mystères. Mais son histoire ne s’arrête pas là. Car c’est toute la question de la co-habitation entre l’homme et la nature qui est en jeu. Des Tibétains du coin nous ont raconté une autre histoire…
Du temps de la Guerre froide, les services de renseignements américains disaient avoir découvert par satellite un nombre incalculable de ponts de lancement de missiles dans la région de Zhongdian, des missiles qui, selon eux, étaient prêts à être lancé dans le ciel. En fait, il s’agissait tout simplement de supports utilisés pour faire sécher l’orge tibétaine.
Ce fossé entre une dispute internationale alambiquée et la vie simple et coutumière des autochtones reflète deux conceptions du monde fondamentalement différentes.
Grâce à plusieurs récits, on peut aujourd’hui se faire une idée de la culture ethnique et religieuse de Diqing et comprendre notamment le vrai sens de Shangri-la : ce terme n’existe pas que dans la nature, mais aussi dans une harmonie trouvée entre l’homme et la nature.
Zhaxinima
« Nous donnons un autre nom à la montagne enneigée Kawaboge, c’est NianQin Kawaboge. Nian veut dire « montagne divine », ça désigne un lieu sacré, Qing signifie « grand ». Dans une traduction plus précise, on devrait donc parler du « grand sommet de la montagne enneigée Kawaboge ». Cette montagne est très connue dans notre région de Kangba. Chaque année, des gens de cette région viennent ici en pèlerinage après avoir parcouru un long chemin. »
Quelques jours après que Wang Tianhan soit redescendu de la montagne sacrée, A’Fu va finalement comprendre, par un pur hasard, sa vraie origine.
Zhaxinama
« Lorsque l’abattage des arbres ou la mise en pâture des bêtes s’avère abusive, la végétation en est infectée. Alors les villageois se réunissent pour aborder le sujet et en discuter. Nous avons un système de réunions régulières des villageois. A l’issue d’une de ces discussions, on a finalement décidé d’interdire l’accès à la montagne. Personne n’aura aucun droit privilégié face à cette règle.
En 2002, au moment de l’adoption du nom de Shangri-la pour désigner Zhongdian, les autochtones ont hissé un grand moulin à prières mentionnant le sutra, avec une inscription gravée dans la pierre exprimant leur confiance en l’avenir.
Bonjour ! Bonjour !
Après cela, chaque nouveau tour de moulin à prières procure aux gens de ces lieux de bons espoirs quant à la vie sur terre. Shangri-la, un lieu un peu fabuleux, légendaire, a navigué pendant plus d’un demi-siècle d’un côté ou de l’autre de la ligne qui sépare la vie réelle et le monde spirituel. On n’oserait pas conclure qu’on l’a trouvé, mais son esprit est toujours particulièrement vivace sur la terre de Diqing.
Le’an Wangdui, Directeur adjoint de l’Institut de recherche en tibétologie de Diaing
« L’horizon perdu » fait référence à une manière de penser propre aux régions tibétaines. Une mentalité mesurée. Il existe une sorte de noyau culturel commun à tous les gens. S’il existe cette mentalité tempérée, alors on peut se représenter une société idéale.
A Fu:
« J’ai fini par aller dans une boutique dont je connais le patron d’assez longue date pour acheter deux-trois bricoles. Il m’a demandé si Wang Tianhan a un accent du Sichuan. J’ai répondu que « Oui ». « C’est plutôt un gentil garçon ? » « Oui » j’ai encore répondu… « Quelle a été sa réaction ?... Et pourquoi tu n’as pas fait de photo avec lui ? » J’ai répondu « Pourquoi faire ? J’ai déjà filmé tout le processus de la recherche.» Il m’a dit qu’en tapant son nom sur le net, il s’est aperçu que c’est quelqu’un de très reconnu dans son milieu. »
Le 19 mai 2002, Wang Tianhan a atteint tout seul le sommet de l’Everest, qu’on prononce Qomolangma en tibétain. En Chine, c’est le seul alpiniste amateur à gravir l’Everest sans aucune aide extérieure.
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