SHANGRI-LA - Danseurs des montagnes 
cctv.com 07-02-28 20:30 

C’est un bel après-midi d’été, sur un espace ouvert du district de Weixi, dans le département de Diqing. Des gens vêtus de costumes d’une ethnie minoritaire forment un cercle autour de six musiciens qui jouent une très simple mélodie sur de vieux instruments. Le pas de danse suit un rythme sûr et doux à la fois. Mais les danseurs n’affichent aucune joie. On les croirait plutôt engagés dans une sorte de cérémonie solennelle. La danse se poursuit sur un rythme de plus en plus rapide… dans lequel les spectateurs attentifs peuvent saisir un message.

Lin Yonghui, spécialiste de la culture de l’ethnie Lisu

« Pour l’ethnie Lisu, lorsqu’on danse, on s’exprime avec les pieds. C’est exactement ça. Celui-ci joue de la Pipa, et celui-la de la flûte. Ils vous parlent. Ils vous racontent une histoire. »

Lin Yonghui est un spécialiste de la culture de l’ethnie Lisu. Actuellement, il travaille à la recherche de l’origine de son ethnie, sous l’angle de la danse. L’indication ethnique qu’il vient de donner est valable pour l’ensemble de l’ethnie Lisu, durant toute son histoire. Depuis l’antiquité jusqu’à son déplacement et son développement. Cette histoire débute donc par la séparation de deux anciens membres de cette ethnie.

Lin Yonghui, spécialiste de la culture de l’ethnie Lisu

« Ecoutez, le premier morceau et la première danse donnent une sensation de lenteur, de lourdeur. C’est la nostalgie de la séparation. C’est ce que veut dire ce morceau, parce que c’est ce qu’on ressent dans une telle situation en général. Le rythme est lent. Avant de se quitter, les deux frères se retournent une dernière fois. Puis personne ne sait ce qu’il leur arrive. Ils vont dans la montagne mener une vie primitive. Il leur faut trouver de quoi à manger, décortiquer leur pitance en frappant des pieds. Il n’y a que comme ça qu’il y arrivent. Dans le dernier morceau, les danseurs réalisent une culbute. Nous les Lisu, on l’appelle Wapoluo, oui, Wapoluo. Cette culbute effectuée durant la danse veut dire que l’ethnie Lisu s’agrandit. Que sommes libérés. C’est son sens précis. Cette culbute, c’est le moment le plus important de la danse, son point d’orgue. »

Le Professeur Lin nous confie que pour voir l’intégralité de cette danse, il faut pas moins de trois jours et trois nuits. La concentration absolue des danseurs, mélangée à la poussière qu’ils soulèvent, nous deviner le long et difficile chemin de cette ethnie. Ils se donnent totalement quand ils dansent, car c’est par la danse qu’ils transmettent leur tradition ethnique de génération en génération. Et ceux qui peuvent parler de leur histoire avec les pieds suscitent généralement la curiosité. D’après les travaux des experts, les Lisu sont issus des Guyiqiang, une population descendue du Nord vers le Sud, ayant la même région d’origine que l’ethnie Yi. Aujourd’hui, les Lisu vivent principalement dans la province du Yunnan. On en recense un peu plus de 578.000 représentants. La plupart vivent près des fleuves de Jinsha, de Lancang et de Lujiang, plus précisément dans les vallées, à flanc de montagne ou encore sur des terrasses. Entre 1.500 et 3.000 mètres d’altitude. Nous voici maintenant dans le district de Weixi, à Diqing. C’est un district autonome Lisu. Le professeur Lin nous explique que pour bien connaître l’ethnie Lisu, il faut se rendre dans le village de Tongle. Là seulement où pourra filmer d’authentiques danses Lisu, mais aussi approcher la culture ancestrale des Lisu, telle que Zhangusu. Alors, nous ne ratons pas l’occasion d’accompagnons le professeur Lin qui doit diriger les répétitions de danse avec les villageois. Avec comme enjeu, une compétition de danse organisée par le département de Diqing. Alors en route !

Nous marchons sur ces sentiers depuis bientôt quatre heures. Et après avoir contourné une énième montagne, nous apercevons le village de Tongle, appuyé sur un versant. En général, les Lisu préfèrent s’installer en hauteur, à flanc de montagne, ou dans une vallée. Quelques dizaines de foyers forment le hameau de Tongle. C’est un village de montagne tout à fait typique de l’ethnie Lisu. Et actuellement, même dans le district de Weixi, on n’en voit plus beaucoup de ce genre.

L’habitation des Lisu se distingue par sa très simple structure. Le village de Tongle est bâti sur le versant d’une montagne. Et lorsque la pente est trop abrupte, les Lisu ont remblayé avec des pierres pour aplanir la base de construction. Les bâtissent comptent deux niveaux. Elles sont entièrement en bois. A part quelques colonnes de soutien, tout le reste est fait de planches, le toit et la grille. La famille vit au premier étage, et le rez-de-chaussée abrite boeufs et cochons. La nuit tombe quand nous arrivons à Tongle. On ne voit pas grand monde, aucune maison ne semble fermée à clé. Comme si personne ne redoutait la présence d’un intrus. En fait, c’est la grande saison des travaux agricoles. Tout le monde est aux champs. Le Professeur Lin nous emmène dans une famille Lisu. Il a sympathisé avec des villageois en venant souvent au village. Le maître de la maison nous accueille avec ardeur. Comme nous ne parlons pas le dialecte Lisu, Le Professeur Lin intervient, et discute avec les personnes âgées des us et coutumes de leur ethnie.

Cette maison de bois est leur lieu de vie, invariablement basé autour du feu. C’est sur ce feu que la famille cuisine chaque jour. En cas de visiteurs, tout le monde s’assoit autour du feu. Et c’est encore autour de ce feu que le soir, toute la famille dort. Cela nous rappelle une danse Lisu, qui évoque le difficile exode de l’ethnie. Dormir autour d’un feu est la prolongation de la vie en plein air. Le feu doit rester allumé toute l’année, car il a une signification particulière pour les Lisu.

Lin Yonghui, spécialiste de la culture de l’ethnie Lisu

« Les Lisu croient que tous les êtres ont un âme. Vous voyez, il y a les divinités des montagnes, les divinités des arbres, et celles des animaux. Autrement dit, tous les êtres sont animés. Chez nous, dans chaque maison, on possède ce triangle. Cela aussi a une âme. Et elle existe au milieu de cette famille. Elle est parmi nous. Pourquoi cette famille est prospère ? C’est lié au feu et au trépied. Ils symbolisent la prospérité d’une famille. Vous pouvez vous quereller entre vous, partir en voyage, ou même faire ce que bon vous semble, mais jamais vous ne devez verser la moindre goutte d’eau sur le feu, ni passer au-dessus du feu. »

Cette croyance aiguille notre curiosité. Cela nous fait penser à la divination antique dont on nous a déjà parlée. Elle a sûrement un rapport avec cette croyance. Et nous apprenons justement que cette personne âgée qui est en face de nous, est un médium très réputé dans le village et dans tout Weixi. La personne dotée du don de divination est appelée « Nipa » par les Lisu. Le Professeur Lin nous promet de nous aider à mieux connaître les aspects de la divination chez les Lisu.

Dès le lendemain matin, Le Professeur Lin convoque des villageois pour la compétition de danse. Ils répètent sur l’unique espace disponible du village. La compétition est organisée par le département de Diqing. L’équipe de Tongle doit représenter à la fois le district de Weixi et l’ethnie des Lisu. Les autorités du district veulent se donner les meilleures chances et c’est pourquoi le Professeur Lin est là. Il nous explique que cette danse s’appelle l’Achimugua. Elle vient de la région même de Tongle. Et les villageois ont réussi jusqu’ici à conserver la forme originale de cette danse. C’est la principale raison pour laquelle on a préféré l’équipe de Tongle pour la compétition…. Et une fois de plus, les mouvements étranges de cette danse éveillent notre curiosité.

« Pourquoi leur avez-vous appris à exécuter ce mouvement de tête contre tête?»

« Cela représente les chèvres qui se battent avec leurs cornes. Et ce qu’ils chantent est le bêlement des chèvres. Chanter, c’est comme ajouter un peu d’artifice. Là, cet artifice c’est le bruit des chèvres. Et durant cette danse représentant le combat des chèvres avec leurs cornes, on fait « da da da »…. Ça veut dire la lutte. »

« Pourquoi la chèvre comme thème de votre danse ? »

« Nous dansons la Achimugua, ou la danse de la chèvre. Lorsqu’on chante, on sent la chèvre. »

«Vous nous faites une petite démonstration? »

Perchés dans les montagnes, les Lisu élèvent principalement la chèvre. Et s’ils s’en inspirent pour leurs danses, c’est parce qu’ils éprouvent un sentiment particulier envers cet animal… Ils nous ont dit que c’est leur propre silhouette, leur propre profil qu’ils voient dans chaque chèvre.

Lin Yonghui, spécialiste de la culture de l’ethnie Lisu

« A l’époque où ni l’écriture ni la langue n’existaient pour communiquer, c’est au travers des chèvres qu’on exprimait les sentiments, car la chèvre reflète en quelque sorte le caractère de l’ethnie Lisu. Par sa bonne humeur et sa tolérance. C’est pourquoi la chèvre devient un sujet de danse. Et en imitant sa façon de bêler et de marcher, on exprime nos propres sentiments. »

Les explications du Professeur Lin nous dévoilent un nouvel aspect des Lisu. Les premières traces de cette ethnie dans des ouvrages datent de la dynastie des Tang. A l’époque, on considère les Lisu comme des sauvages. Mais quelle est la signification du terme Lisu ?

Lin Yonghui, spécialiste de la culture de l’ethnie Lisu

« A l’origine, le terme Lisu a une connotation un peu péjorative, dans le sens déraisonnable, dépendant. Sans le respect de certaines règles, on se dispersé. En montagne, chacun vit un peu de son côté, il n’y a pas de regroupement à proprement parler. On vit de manière très dispersée et très libre. Mais vu sous un autre angle, on peut aussi considérer que c’est une vie sans aucune contrainte. Une vie où on est libre, en montagne. C’est très divertissant. »

Les Lisu construisent leurs maisons sur les pentes montagneuses, quitte à créer eux-mêmes leur espace de vie. Au long de l’histoire, les Lisu n’ont jamais été une ethnie dominante. Sous le règne des Yuan, les Lisu étaient dominés par les Naxi et par d’autres puissances féodales. Au milieu du 16ème siècle, pour fuir un insupportable asservissement et les menaces de guerre des Naxi, la plupart des Lisu ont quitté les lieux pour rejoindre la rivière de Lujiang, au nord–ouest du Yunnan. Aux 17ème et 19ème siècles, les Lisu ont tenté de se révolter plusieurs fois, en vain. Et ils ont encore été obligés de se déplacer. Certains jusqu’en Birmanie, d’autres au Laos ou en Thaïlande. Jusqu’à l’époque des Qing, les Lisu se sont se déplacés sans cesse. Une existence séculaire qui a doté les Lisu d’une attitude singulière à l’égard de la vie. C’est en tout cas dans ce contexte qu’est née la divination miraculeuse.

Après en avoir discuté avec le professeur Lin, Nipa, le médium, est d’accord pour nous faire une démonstration de cette divination propre aux Lisu.

« M. Lin, qu’est-ce qu’il dit ? »

Lin Yonghui, spécialiste de la culture de l’ethnie Lisu

« Il dit que, si par exemple un événement très grave frappe une famille Lisu, comme un vol, une maladie ou autre, il peut le prédire. Sa manière de faire est très étrange. Nous allons voir comment le vieux médium va s’y prendre pour nous. Lorsqu’il fait ce geste, il est en train de faire une estimation ou un calcul dans sa tête. Et lui seul peut le comprendre. Nous, on ne peut pas. Il est en train de voir si quelqu’un est malade dans ma famille. Si je réponds non, il n’y a pas de malade, ses 5 doigts ne bougent pas. Mais si quelqu’un est malade, ses doigts ne peuvent pas rester en place. Aujourd’hui, ça va, il m’a dit que tout se passe bien chez moi. Ni bonheur, mais ni malheur non plus. C’est comme ça. »

Aucun d’entre nous ne parvient à percer les secrets de cette méthode de prédiction. Mais le Professeur Lin nous avoue qu’avec le temps, ce genre de divination et d’autres rituels religieux ont effectivement aidé les Lisu dans leurs conditions de vie extrêmement difficiles. Nipa, le médium, occupe la première place dans la hiérarchie religieuse. En général, c’est par ses prédictions qu’il encourage les siens. Mais pour nous, on dirait plutôt une sorte d’illusion psychologique.

Le temps presse, et le Professeur Lin doit se activer les répétitions de danse avec les villageois. Les rangs ne sont pas suffisamment serrés, et le Professeur Lin est mécontent de certains danseurs. Il a besoin de leur répéter que pendant la compétition, ils devront danser sur des planches et pas sur un terrain comme celui du village. Nous profitons d’une pause pour parler avec quelques danseurs.

« Qu’est-ce que vous faites tous les jours ?

On travaille aux champs, on récolte le blé, on le replante...

Vous sortez souvent alors?

Oui.

Cette compétition de danse sera une excellente occasion, aussi, non ?

Oui. Mais la plupart d’entre nous ne peut pas y aller.

La compétition de danse organisée dans le chef-lieu de district est une occasion rare pour les villageois de pouvoir sortir un peu de la montagne. Et à ce titre, beaucoup de villageois envient les danseurs. Nous remarquons qu’un jeune homme ne manque aucune répétition. Il reste assis, tout près, et il regarde attentivement.

Pourquoi es-tu là à chaque répétition?

Ma copine est dans l’équipe.

Ah bon ? Où est-elle?

C’est celle est en chemise blanche. A gauche.

Pourquoi tu va pas danser avec eux ?

Je dois enseigner.

Tu voudrais partir avec eux ?

Bien sûr.

Cette petite cour et cette chambre constituent l’école primaire du village. Yu Liguang en est l’unique instituteur.

Yu Liguang, instituteur à l’école primaire de Tongle

« Nous commençons notre leçon d’aujourd’hui. Ce que nous allons regarder une carte du monde. Voici la Chine, où nous habitons. Et voici notre province, le Yunnan. Nous habitons dans la province du Yunnan. Précisément dans un village montagneux du district de Weixi, dans le département de Diqing. Et comme nous le savons tous, notre village s’appelle Tongle. N’est-ce pas ? »

Yu Liguang est le seul à avoir réussi à quitter ces montagnes grâce à ses études. Il été admis à l’école normale du département de Diqing, ce qui aurait pu changer sa vie. Mais il a décidé de revenir au village. Et Yu Liguang ne le regrette pas. Il vit ici depuis sa naissance et il sait mieux que quiconque que les enfants du coin ont besoin de lui pour apprendre.

Yu Liguang, instituteur à l’école primaire de Tongle

« J’espère bien qu’un jour ils pourront quitter la montagne et qu’ils ne mèneront plus cette vie difficile. C’est mon souhait. A l’école, je commence par faire comprendre aux plus jeunes la vie difficile de leurs parents. Une fois qu’ils sont conscients de cela, ils comprendront le reste peu à peu. »

Yu Liguang pense que les gens de l’extérieur ne pourront jamais comprendre ce qu’il ressent. Il connaît le monde extérieur, il connaît la vie difficile des villageois. Et c’est lui qui fait retentir sur le village les clameurs des cours de lecture. Alors que depuis toujours, la vie s’était résumée ici à partir travailler au lever du soleil et rentrer dormir le soir. L’instituteur pense que cette petite école est l’espoir du village. Et il en est très fier.

Le jour du départ est arrivé. Les villageois se sont mis sur leur 31. Avant de se séparer, les amoureux partagent encore quelques confidences. Mais c’est l’heure de partir. Pour la première fois, ces danseurs vont quitter leur montagne, ils sont très émus. Ceux qui restent les encouragent. Eux n’auront sans doute jamais l’occasion de quitter la montagne de toute leur vie.

Dans le département de Diqing, le spectacle se déroule dans une ambiance de fête. Des artistes de diverses ethnies minoritaires de la région sont là pour montrer le charme de leur ethnie.

Les représentants de Tongle vont monter sur scène… Vont-ils remporter un succès ? Et très vite, le style original et l’interprétation passionnée des danseurs d’Achimugua provoquent les ovations des spectateurs… et s’octroient le premier prix du jury.

Moment unique. Les danseurs de Tongle sont sous les feux de la rampe. Nous aimerions bien savoir ce qu’ils pensent en ce moment. Et sous les tonnerres d’applaudissements, ils s’inclinent devant les spectateurs. Avec tout le charme de cette ethnie des montagnes !

Rédacteur: Baiyun  Origine:CCTV.com

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