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Avant de nous rendre sur le Mont Jiuhua, on m’avait averti de l’existence d’un arbre mystérieux qui règne sur ces hauteurs…
Cet arbre est vieux de 1400 ans. Malgré les vicissitudes du temps, il a conservé un charme intact. Et c’est sans doute grâce à son impressionnante longévité qu’on l’a appelé « le premier pin du monde »... Sa forme, toute particulière, évoque celle d’un phénix déployant ses ailes.
C’est pourquoi on l’appelle aussi Fenghuangsong, ce qui signifie « le pin du phénix ». Il se dresse au milieu d’un village appelé Minyuan, perché sur le mont Jiuhua. De nombreux curieux viennent ici non seulement pour admirer cet arbre millénaire, mais aussi pour visiter le village, qui abrite un type tout à fait particulier de femmes…
Minyuan est une localité typique du sud de la Chine. Une centaine de familles y résident, au milieu desquelles vivent aussi une soixantaine de bonzesses Bhikkhuni, qui pratiquent le dhyâna. On compte 31 couvents de nonnes bouddhistes dans le village, ce qui représente une communauté relativement grande pour une telle localité.... Des couvents qui sont parsemés entre les habitations particulières, au point que leur style architectural est parfois identique à celui des maisons civiles.
Construit en 1917 au centre du village, Shengmanjinshe est le premier monastère de bonzesse présent à Minyuan. On l’appelle aussi Anletang, le « Palais de la paix et la félicité ». Mais avec sa cour tout à fait ordinaire, on pourrait presque oublier le caractère profond et solennel qui caractérise les lieux.
Après l’établissement du monastère d’Anletang dans le village, les bonzesses Bhikkhuni ont été de plus en plus nombreuses à venir à Minyuan pratiquer le dhyâna. D’où une recrudescence des couvents, dont le nombre a pu grimper jusqu’à quarante ou cinquante dans la localité... Un phénomène absolument rarissime en Chine.
Il suffit d’arpenter quelques rues dans le village pour s’apercevoir de la bienveillance environnante : devant la porte des bâtiments, qu’il s’agisse des habitations particulières ou des couvents, villageois et bonzesses bavardent en parfaite amabilité, comme tout bon voisin. L’entente est plus que cordiale… Amicale.
Depuis la nuit des temps, à l’aube, le village accueille l’arrivée du jour en s’accompagnant d’une musique spécifique : les nonnes chantent et battent la mesure en tapant sur des poissons en bois. Les bonzesses Bhikkhuni commencent à lire les soutras dès 4 heures du matin. C’est pour elles un rituel obligatoire.
Avec ces lectures et l’accompagnement musical qui les rythme, commence une nouvelle journée pour les villageois…
Dès qu’on arrive à Minyuan, on ne peut qu’être frappé par la façon dont le quotidien des villageois est littéralement imprégné par la vie des bonzesses Bhikkhuni.
Premier constat qui s’impose au visiteur étranger qui s’aventure à Mingyuan : les bonzesses Bhikkhuni ne sont pas d’un abord facile. Après avoir essayé à plusieurs reprises d’établir un contact avec elles, pour mieux connaître leur vie, les bonzesses ont purement et simplement ignoré nos requêtes… Démunis, nous sommes obligés de nous tourner vers les autorités religieuses locales pour leur demander de l’aide…
Wan Jiaxiang est membre du Bureau religieux du mont Jiuhua. Il est né dans ce village même et y vit depuis son enfance. Pour mieux faire connaissance avec les religieuses, il nous conduit dans un couvent qui s’appelle Xiangshan Maopeng.
Durant notre première visite à l’intérieur de ce couvent, nos hôtes n’ont manifesté, pour cette première prise de contact, absolument aucun signe de surprise ou de sympathie, comme c’est généralement le cas avec les gens ordinaires que nous rencontrons dans la région.
Deux sœurs sont les hôtesses de ce Maopeng. Originaires d’un petit village de Huaibei, dans l’Anhui, elles ont quitté leur famille pour venir ici afin d’épouser le sacerdoce et se faire bonzesse. Après quoi elles ont reçu leur titre religieux : la sœur aînée s’appelle Yinshan et la cadette Yinjing. Yinshan a déjà passé 20 ans à Maopeng, et Yinjing, de 11 ans sa cadette, y a séjourné 9 ans. Ici, elles ne s’appellent plus « grande sœur » ou « petite sœur » comme les Chinoises le font souvent… Mais simplement « disciple ».
Le crépuscule est proche… C’est remplis de doutes et d’interrogations que nous tirons un voile sur cette première journée de tournage à Xiangshan Maopeng.
Même l’hiver du sud nous semble rude, froid, à nous qui venons pourtant du nord, de la capitale. Deuxième visite à Xiangshan Maopeng… Sur le chemin, nous entendons le bruit que produisent des blocs de glace frappés sur le sol.Il fait très froid. Mais silencieusement, consciencieusement, Yinjing frappe le linge pour le laver. Loin de la frénésie moderne et des appareils électroménagers qui vont avec, elles mènent une vie naturelle… En parfaite pureté, en toute simplicité.On aimerait beaucoup s’approcher d’elle et entamer un début de conversation. Mais là encore, refus catégorique.
Pourquoi tu t’en vas ? Ils veulent juste te voir, c’est tout. Continue à laver, ne t’occupes pas de nous ! Nous ne prenons pas de photo…
Yinshan ne refuse pas la présence de notre caméra. Mais lorsqu’on la place en face d’elle, elle devient un peu nerveuse...Depuis son arrivée à Xiangshan Maopeng, il y a une vingtaine d’années, Yinshan sort très peu du village. Mais l’an dernier, un peu par hasard, elle s’est rendue au mont Putuoshan. Après quelques minutes de bavardage avec Yinshan, nous éprouvons l’envie d’en savoir plus sur elle… Et notamment à quoi elle pouvait ressembler avant de devenir bonzesse.
Avant de me faire bonzesse, je portais deux tresses. Comme je n’aimais pas trop les cheveux tressés, je voulais les couper. Mais mon père n’aurait pas été d’accord.Aujourd’hui tu le regrettes? Non. C’est plus frais, et plus pratique...C’est ici que tu as fait coupé tes nattes ? Oui.Il n’en reste rien ?Non, absolument rien. Mes tresses sont enterrées là-bas, sous les pivoines.Depuis combien de temps ?Ca fait 20 ans.
Ce plan de pivoines, dans la cour, a été planté il y a déjà 50 ans - il est plus vieux que Yinshan. Yinshan, elle, est née dans un petit village de Huaibei où la culture de la pivoine est particulièrement développée, et où l’épanouissement des pivoines est un vrai spectacle. Qui sait si Yinshan, quand elle était petite fille, ne regardait pas éclore les pivoines en se disant que ses beaux et longs cheveux serviraient d’engrais pour ces fleurs ?...
Chaque année, c’est au printemps seulement que l’on peut voir éclore la pivoine. Et la jeunesse, le « printemps de la vie », est la période la plus précieuse pour l’homme… Mais Yinshan, elle, a décidé sans aucun regret de consacrer sa jeunesse, et même toute sa vie, au bouddhisme et à la vie monacale.
Les parents de Yinshan et Yinjing étaient de fervents pratiquants du bouddhisme à la maison. Les deux sœurs ont par conséquent été profondément influencées par les enseignements du Bouddha dès leur enfance. Aucun problème, donc, pour la famille, d’accepter leur décision de se faire bonzesse.
Nous sommes devant la porte de Xiangshan Maopeng, où le potager est pour le moins impressionnant… Car au village de Minyuan, les bonzesses Bhikkhuni pratiquent le dhyâna en travaillant aux champs. L’autosuffisance fait partie intégrante de leur sacerdoce.
Après plusieurs jours de tournage, nous avons enfin réussi à créer des liens de confiance avec Yinshan et sa sœur. Elles nous invitent à déjeuner ensemble. Les deux sœurs mangent la plupart du temps les légumes qu’elles ont elles-mêmes plantés. Yinshan explique qu’avant de venir ici, elle aimait beaucoup le piment. Elle a conservé cette habitude après avoir migré ici. Aujourd’hui, parce que nous sommes là, elles ont préparé quelques plats en notre honneur… Ce qui donne au repas des atours beaucoup plus riches qu’à l’ordinaire.C’est une véritable surprise, pour nous, de pouvoir manger ainsi avec elles, presque en tête-à-tête. Après de savantes manœuvres d’approche, après des contacts plus étroits, les sœurs Yinshan et Yinjing s’ouvrent enfin à nous.
Yinshan se souvient qu’à l’époque, elle et sa petite sœur se préparaient à mener une vie austère, sinon difficile. Mais elle n’aurait pas imaginé que la vie religieuse pu être aussi difficile... Leur niveau d’éducation reste très modeste… et lorsqu’il a fallu apprendre par cœur les soutras du matin et du soir, elles ont du dépenser une énergie et un temps considérables pour parvenir à leurs objectifs spirituels. Jour après jour, d’année en année, elles mènent une vie solitaire et facilement monotone, une vie que d’aucuns trouveraient vite insupportable... Mais elles, ne semblent pas influencées le moins du monde par l’extérieur.Toutes les bonzesses Bhikkhuni qui pratiquent le dhyâna à Minyuan mènent une vie similaire à celle de Yinshan et Yinjing.
Dans la chambre de prière bouddhique de Yinshan, nous avons trouvé une vieille photo jaunie. Une photo sur laquelle on a remarqué une jeune fille ravissante… Qui est cette jeune fille ? Cette vieille photo va nous raconter une histoire absolument extraordinaire.
Il s’agit de Xingmiao, la personne qui occupait auparavant cette chambre. Xingmiao était une grande maîtresse Bhikkhuni… C’est elle qui avait notamment pour disciple la maîtresse qui, à son tour, a pris sous son aile les deux sœurs Yinshan et Yinjing.Avant de se faire bonzesse, Xingmiao était la fille d’une famille riche du district de Huoqiu, dans l’Anhui. A cette époque, on la connaissait sous son nom de naissance, Liu Changzhen. Elle a perdu ses parents très tôt, lorsqu’elle était encore enfant. Après quoi c’est sa tante qui l’a élevée. Et son oncle a voulu la fiancer quand elle avait à peine 17 ans… Mais à cause de son illettrisme, le fiancé en question a refusé de l’épouser. C’est là que Changzhen a réalisé qu’elle ne voulait décidément pas se marier et s’est résolue à se faire bonzesse… Une décision à laquelle son oncle s’était fermement opposé. Mais pour échapper à son contrôle, Liu Changzhen s’est finalement enfuit de la maison en se déguisant en homme.
Car si elle n’avait pas revêtu des vêtements d’homme, on ne l’aurait assurément pas laissée partir... A l’époque, sa tante voulait l’envoyer à l’école, mais Liu Changzhen n’était pas d’accord. Alors elle s’est finalement enfuie un 10 janvier, en emportant seulement un exemplaire du « Soutra du diamant » et un grand ciseau en poche. Sans autre bagage… Elle avait aussi coupé sa natte.
Par la suite, Liu Changzhen est entrée en bouddhisme dans des couvents à Nanjing et Shanghai. C’est d’ailleurs à Shanghai que cette photo a été prise, en 1935 ; elle était alors âgée de 29 ans. C’est du reste cette même année qu’elle est arrivée à Xiangshan Maopeng.Là, elle pouvait en toute quiétude vivre pleinement selon les principes du bouddhisme. Elle a vécu paisiblement de la culture du thé et de la coupe du bois de chauffage. Et Xingmiao est finalement décédée de sa belle mort en 2003, à l’âge de 95 ans.Durant une soixantaine d’années, elle restera comme cloîtrée à Xiangshan Maopeng… Elle ne quittera jamais le mont, ne serait-ce que pour se rendre au village de Minyuan. Elle n’aura même pas fréquenté la rue Jiuhua, située pourtant à deux pas.Non, elle est restée dans cette chambre exigüe ou sa vie s’est écoulée dans le calme. Tranquillement. Soixante ans, c’est au final un sacré bout de vie, a fortiori lorsque l’on a passé ces soixante années au même endroit… La fermeté, la conviction, la volonté de Xingmiao font d’elle un être absolument prodigieux. La solitude et l’isolement qu’elle a endurés peut facilement déconcerté le visiteur extérieur… Mais toute seule, ici, Xingmiao n’a peut-être pas ressenti une once de cette solitude, grâce au réconfort que pouvait apporter en son cœur les enseignements bouddhiques.
Le stûpa qui retient l’âme de la bonzesse Xingmiao se trouve à l’intérieur d’une pagode située derrière Xiangshan Maopeng. Les sœurs Yinshan et Yinjing s’y rendent souvent pour rendre hommage à leur maîtresse. Quand Yinshan est arrivée à ici, Xingmiao était déjà âgée de plus de 70 ans. Mais durant une vingtaine d’année de vie commune avec la maîtresse Bhikkhuni, Yinshan a appris quantité de choses.
Nous devons suivre l’exemple de notre maîtresse. Car elle a consacré toute sa vie au bouddhisme, une vie totalement dénuée d’orgueil ou de goût du profit.
Cette chaise en bambou était utilisée par Xingmiao de son vivant. Malgré le piteux état dans lequel elle se trouve aujourd’hui, Yinshan la vénère comme un trésor. Dans son esprit, la mémoire et les images de sa vie commune avec Xingmiao restent aujourd’hui comme une empreinte indélébile.
Dans le village de Minyuan, la vie des gens ordinaires et celle des bonzesses sont complètement différentes... Mais tous vivent dans la même région montagneuse, et viennent au bord du même ruisseau pour y puiser de l’eau. Et l’entente se fait en parfaite harmonie.
Cette famille fabrique du fromage de soja, du tofu, à partir d’une plante sauvage appelée Zhizi. Les habitants du village en raffolent, y compris les bonzesses Bhikkhuni…
Habitant localHabitante locale
Elles sont très chaleureuses avec nous. On va souvent les voir parce qu’elles nous invitent à prendre le thé pour bavarder un peu avec nous.
Pendant que nous discutons, on remarque la présence d’une bonzesse Bhikkhuni qui descend de la montagne. On décide de la suivre jusqu’au couvent Huanyandong… C’est là qu’elle habite.
Construit au pied du mont Jiuhua, Huanyandong est le plus haut couvent de Minyuan. La bonzesse Guojue est arrivée à Minyuan il y a une dizaine d’années. Elle a un caractère très ouvert, plutôt affable. Pendant que nous tournons, un voisin entre chez elle pour lui offrir un peu de tofu.
Pose-le par ici. Tiens, viens donc boire un coup... Nous, nous leur offrons aussi des légumes, et elles, nous offrent du tofu et d’autres légumes, des fruits, etc. Et tous les 8 décembre, nous préparons une grande marmite de bouillon pour elles. A 7 heures du matin, on débarque pour la leur offrir. Ici, nous nous entendons parfaitement.
Guojue passe tous les jours devant la maison de son voisin. et quand elle se sent un peu fatiguée, elle n’hésite pas à venir s’attarder un moment chez lui, histoire de bavarder un peu.
Les villageois ordinaires de Minyuan et les bonzesses qui vivent là s’entendent comme les frères et sœurs d’une grande famille. Daoguang, la maîtresse Bhikkhuni du couvent d’Anletang, est une figure célèbre de Minyuan, et elle jouit d’une très haute réputation parmi les bonzesses. Elle nous raconte volontiers quelques anecdotes pour donner une idée des relations qu’elles entretiennent avec leurs voisins de Minyuan.
Nous avons d’excellentes relations avec nos voisins. Un jour, je ne me sentais pas très bien... Alors un voisin est allé acheter des médicaments pour moi. J’en ai été très touchée. Les bouddhistes et les habitants locaux ont noué des relations très étroites.
De nombreux villageois sont des descendants de charpentiers ou de tailleurs de pierre. C’est souvent pour y construire des couvents que leurs ancêtres sont venus ici. Et s’y sont peu à peu installés.
Ce vieillard s’appelle Yu Changsheng, sa famille est arrivée il y a près de cent ans à Minyuan. C’est en fait le descendant d’un célèbre charpentier du village et, en tant que tel, il a beaucoup participé à la construction des couvents de Minyuan. Aujourd’hui, on compte très peu de charpentiers. Alors c’est lui qui prend en charge la restauration des couvents.
Yu Changsheng, Habitant local
Dans n’importe quel couvent, les bonzesses font montre d’une grande sympathie envers nous. Elles nous offrent volontiers du thé, et nous invitent même à déjeuner…
Aujourd’hui, l’une des bonzesses du couvent d’à côté a remarqué que son petit tabouret était cassé. Sans hésiter, elle l’apporte au vieux Yu pour qu’il le répare. Et en deux temps trois mouvement, le vieillard s’en charge avec maestria.
Notre tournage à Minyuan touche maintenant à sa fin... Fenghuangsong, le pin du phénix, trône toujours dans le crépuscule. Là encore, il conserve son charme particulier. Il garde depuis des centaines d’années cette pose majestueuse d’oiseau qui déploie ses ailes... Tout reste immuable : le phénix, Minyuan, et la vie des villageois.
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