Sanya Ⅵ - La Famille sur la mer 
cctv.com 06-12-23 20:30 

Voici le port Nanhai, dans la ville de Sanya. Au premier abord, rien de bien différent des autres ports côtiers de Chine. Mais à proximité, sur la mer, vit une population tout à fait particulière, qui habite dans des bateaux. En chinois, on appelle ces gens « Dan jiaren », ce qui veut dire les familles Dan. Elles font partie d’une branche humaine tout à fait particulière dans l’histoire chinoise. Certains anthropologues estiment que les familles Dan descendent de l’ethnie Yue. Comme ils naviguent depuis des siècles sur les eaux, on les a surnommé les « nomades de la mer ». Au début de la fondation de la Chine nouvelle, lors de la détermination des minorités ethniques, on aurait voulu faire des familles Dan le 57ème groupe minoritaire... Officiellement, la Chine compte encore aujourd’hui 56 ethnies.

Qui sont exactement ces familles Dan ? Pourquoi les décrit-on de façon si particulière ? Nous décidons de nous approcher pour mieux les comprendre.

Vu de l’extérieur, les Dan d’aujourd’hui ne sont pas spécialement différents des autres habitants de Hainan. Mais un point suscite la curiosité : c’est leur chanson folklorique, le « Chant de l’eau salée » - un air très répandu chez eux. Ils l’entonnent lors de la pêche, du tissage des filets, ou simplement en rencontrant des amis. Ce chant révèle un point assez mystérieux : les Dan parlent et chantent en dialecte Yue, une langue qui n’a rien à voir avec les dialectes présents sur l’île de Hainan...

(Interview) Les familles Dan qui habitent aujourd’hui à Sanya ont migré depuis Shunde, Panyu, Xinhui et Taishan, dans la province du Guangdong, à la fin de la dynastie des Qing. A l’époque, ils vivaient de la pêche sur la rivière des Perles. Par la suite, ils ont commencé à pêcher sur la mer en descendant vers le sud, pour finalement s’installer à Sanya.

Les familles Dan proviendraient donc de la province du Guangdong... Mais quand les Dan ont-ils commencé à habiter sur l’eau ?

Concernant l’origine des familles Dan, les anthropologues ne parviennent pas à formuler de conclusion définitive. Selon certains, les familles Dan proviendraient de l’ethnie Han, et habitaient donc sur terre. Sous les Qin, au troisième siècle avant Jésus-Christ, ils auraient été obligés par l’armée de fuir vers les côtes. Et ont commencé depuis lors à vivre de la pêche en mer.

En vérité, on ne dispose aujourd’hui pas de preuve pour étoffer cete version. Les premiers documents relatifs aux familles Dan apparaissent dans un registre historique datant des Song, intitulé « Les Annales géographiques ». On y trouve ceci : « Les familles Dan sont nées de la mer et des fleuves, habitent sur les bateaux et vivent au bord de l’eau. » Il semble donc que les Dan habitaient déjà sur l’eau sous les Song, entre le Xème et le XIIIème siècle.

Pour percer un peu plus le mystère, nous essayons de trouver à Sanya le mythique « navire des Dan », décrit dans des documents historiques. Mais notre quête reste sans résultat...

A la place, nous avons découvert ces maisons sur pilotis, construites par les Dan durant les années 50 et 60, avec l’assistance du gouvernement. Ce sont les plus anciennes maisons de familles Dan que nous ayons trouvées.

Retour à Sanya, dans un quartier résidentiel. Ces tisseurs de filets appartiennent à des familles Dan ; mais sans l’indice apporté par leur activité, il est impossible de deviner que ces personnes sont les descendants de ces Dan qui vivaient sur des bateaux. En apparence, ces maisons ne portent pas trace de la vie maritime des Dan.

Quelques indices évoquent pourtant ce passé mythique. Par exemple, les Dan n’utilisaient autrefois pas de berceau pour leurs enfants. Mais après s’être sédentarisé sur la terre ferme, ils ont commencé à utiliser des berceaux spéciaux imitant le balancement des vagues. Autre particularité, les Dan ont l’habitude d’envelopper l’enfant qui apprend à marcher dans des bandages, afin qu’il ne tombe pas à la mer. Une fois sur terre, les Dan ont conservé ce particularisme malgré la disparition du danger. Ces détails apparemment anodins témoignent de la longue histoire maritime des familles Dan.

Les Dan ont très tôt navigué au large, sur les mers méridionales chinoises, preuve de la maturité précoce de leur culture maritime. Ils fabriquèrent il y a près de mille ans un bateau appelé Liaoniaochuan, afin de fendre les vagues. Avec un corps étroit, une partie supérieure relativement large et une partie inférieure en biseau, ce bateau résiste particulièrement bien aux remous. Une preuve du rôle primordial joué par les Dan dans le développement de la culture maritime chinoise.

Mais tous les groupes ethniques vivant sur l’eau ne sont pas forcément membres des familles Dan. Alors, comment faut-il comprendre la signification de ce mot, « Dan » ?

Les réponses à cette question sont multiples. L’hypothèse la plus répandue est liée à la signification du caractère « Dan » en chinois, qui désigne l’œuf. Or, le bateau des Dan épouse justement la forme d’une coquille d’œuf ...

Mais selon les Dan eux-mêmes, s’ils portent ce nom, c’est parce qu’ils ont toujours lutté contre le vent et les vagues sur la mer, et que leur vie est par conséquent restée fragile... Comme une coquille d’œuf.

Mais, dans ce cas, pourquoi les appelle-t-on aussi « Dan ja zei », soit les « brigands Dan » ?

Entre autres explications, on avance un récit selon lequel à la fin de la dynastie des Jin de l’Est, au IVème siècle, les Dan faisaient partie de l’armée de rebellion paysanne dirigée par Lu Xun. Après sa défaite, ces Dan s’enfuirent vers les côtes pour s’établir sur la mer. Depuis lors, les gouverneurs des diverses dynasties leur interdirent de revenir habiter sur terre, de suivre un enseignement ou de se marier avec des résidents du continent. N’ayant plus d’échange ni de contact avec ces « nomades des mers » pendant une période prolongée, les sédentaires, sur la terre, ont continuer de regarder les Dan avec mépris, en les appelant les « brigands Dan ».

Interview: Avant la création de la Chine nouvelle, la vie des Dan était très difficile. On peut la décrire ainsi : peu d’assurance sur mer, où leur vie était sans cesse menacée, et peu de confiance sur terre, où ils n’osaint pas relever la tête.

A l’instar des femmes qui, sur terre, tuent le temps en tricotant, les femmes Dan tissent les filets.

Des filets qui sont naturellement destinés à la pêche. Les documents sur la pêche chez les Dan sont nombreux. Dans le « Recueil des livres», on peut ainsi lire que « Les Dan habitent sur des bateaux et vivent de la pêche ». Selon les « Annales de Yazhou », qui datent du règne de l’empereur Guangxu des Qing, à la fin du XIXème, « Depuis des générations, les Dan habitent sur la mer au large des ports de Dadan, Baoping et Wanglou. Les hommes comme les femmes pratiquent très peu l’agriculture. Ils tissent des filets en lin et vivent de la pêche. Leurs descendants poursuivent cette carrière en payant l’impôt sur la pêche. »

La pêche est un métier de longue haleine pour les Dan. Dans les baies où se regroupent des familles Dan, des enfants de 6 à 7 ans commencent déjà à nager et piloter les bateaux. C’est très fréquent chez les Dan. Et les adultes comme les plus petits se montrent particulièrement habiles à la pêche.

Huang Fusen est un vieux pêcheur qui perpétue cette tradition héritée de ses ancêtres Dan. Agé de 76 ans, il a commencé ce métier à l’âge de 16 ans dans la zone maritime proche de Sanya. Durant ces soixante années, la pêcherie locale est devenue sa deuxième maison. Aujourd’hui, il part à nouveau en mer. Nous embarquons à ses côtés pour connaître le quotidien des pêcheurs Dan.

Dans la nuit, les Dan utilisent la technique de la pêche par phototaxie : puisque les poissons sont attirés par la lumière, les pêcheurs projettent une série de lampes à 1000 watts, qui sont venues remplacer les brûleurs à mazout qu’on utilisait dans le passé. En général, autour de la pêcherie, excepté les nuits de pleine pleine, on peut facilement pêcher à l’aide des lampes.

Pas de poissons?

On devrait les trouver !

Mais aujourd’hui, à Sanya, relativement peu de gens partent en mer pour pêcher comme Huang Fusen. L’aquaculture a remplacé la pêche.

C’est dans les années quatre-vingts que les Dan ont commencé à pratiquer l’aquaculture à Sanya, qui dispose de nombreux sites propices à cette activité. L’endroit baigne en effet dans une lagune qui se retrouve isolée de la mer par la prolongation des îles au-delà de la baie. Entourée par la péninsule, la lagune est donc très peu influencée par les vagues de la mer. Particulièrement riche en planctons, les courants sont rapides ; la qualité de l’eau, sa température et la teneur en sel sont tous favorables à l’aquaculture, notamment l’élevage des mérous, dont le rendement économique est élevé. Aujourd’hui, Sanya construit d’ailleurs la base de pisciculture de mérous la plus importante du pays.

Zhen Shujin est un jeune pêcheur Dan. Dès l’aube, son travail commence avec l’achat des appâts pour les poissons. Les Dan nourrissent les poissons de la lagune de Sanya avec de petits poissons qu’ils choisissent patiemment pour garantir des produits bien frais.

Interview : Là, je vais acheter des appâts pour nourrir mes poissons. Ce n’est pas aussi difficile que par le passé, quand je partais pêcher en mer avec mon père. C’était très dur et assez dangereux. Maintenant, avec l’aquaculture, tout est beaucoup plus simple.

Aujourd’hui, les conditions de pêche se sont largement améliorées. On fait attention à la sécurité. Mais c’était bien différent avant, comme nous l’explique Huang Fusen, qui aime se rappeler les anecdotes du passé.

Interview : C’était en 1962. Au début, la mer était calme. Mais le ciel s’est soudainement assombri, laissant place à une tempête. Notre bateau à voile s’est mis à trembler. Impossible de le contrôler, on ne pouvait que le laisser dériver. La situation s’est ensuite dégradée : la voile s’est déchirée, le mât est tombé... On ne pouvait plus ni rentrer ni naviguer. Le bateau a flotté jusqu’au mont Nanshan, où nous avons finalement passer une nuit. Il a ensuite fallu qu’une équipe vienne nous sauver.

Dans la vie sur mer, les Dan ont des coutumes totalement différentes des habitants de la terre ferme.

Pour s’attirer la protection d’une mer qu’ils respectent et qu’ils craignent, les Dan brûlent ainsi de l’encens avant de partir naviguer.

Le culte des ancêtres est également un trait marquant chez les Dan. A Sanya, dans toutes leurs maisons, on remarque des petites tablettes relatives aux ancêtres.

Sur la mer en particulier, par exemple en cas de tempête, les Dan jettent à l’eau des billets pour s’attirer la grâce des ancêtres, qui pour la plupart sont disparus en mer. Leurs descendants estiment que leurs âmes pourraient les protéger sur l’eau.

« Sauvegarder nos descendants dans les tempêtes, assurer une navigation en sécurité et le bonheur pour eux »

Le fait de verser de l’huile dans la mer a également pour but d’éviter que les embruns se jettent sur le bateau, ce que redoutent les marins.

« Sécurité, sécurité. Ne montez pas sur le bateau ! »

Interview : Quand les pêcheurs partent en mer, ils ont toujours peur de la tempête. Quand on en rencontre une, on essaie de calmer les membres de la famille à bord du bateau, pour que tout le monde puisse rentrer sain et sauf au port.

Dans la vie quotidienne, les Dan ont aussi de curieux interdits. Quand on rend visite à quelqu’un, il est interdit de mettre les pieds sur le seuil. Les bols et les cuillères ne peuvent pas non plus être renversés sur la table. La signification des ces tabous est en fait liée à la mer : il s’agit d’éviter que, par métaphore, le bateau se renverse.

Si beaucoup de familles Dan travaillent dans l’aquaculture, certains éxercent aujourd’hui d’autres métiers. Wu Caigui tient ce restaurant de poissons sautés. Il est l’un des premiers Dan à avoir ouvert un restaurant à Sanya.

Interview : Comme nous sommes des Dan, nous avons de grandes ressources en poisson. On compte plus de 700 familles de pêcheurs et plus de 500 bateaux. La mer est proche, la baie est grande. Ce qui fait que la pêche est assez développée ici.

Dans la culture culinaire des Dan, il existe un plat typique réalisé à base de diodon, qu’on appelle « poisson-tigre » en chinois. Ce plat est considéré comme « le meilleur bouillon du pays ». Quand le diodon est saisi, il se gonfle pour se protéger en impressionnant ses prédateurs. Mais une fois replongé dans l’eau, il souffle pour retrouver son état normal, ce qui enrichit la saveur du bouillon de diodon. Le goût n’est toutefois pas la première cause de la renommée de ce plat.

Interview : Le « poisson tigre » est très nutritif et, surtout, il est bon pour l’estomac, la peau et les yeux. Il soulage ainsi les maux de ventre ; si on a des problèmes aux poumons, il faut le faire cuire dans du sucre glacé ; et sa peau peut soigner le diabète.

Les nouvelles difficultés de la pêche en mer que rencontre aujoud’hui Huang Fusen le plongent dans un certain mutisme. Car on ne peut désormais plus utiliser les bateaux à voile d’autrefois. La pêche en mer coûte cher. Mais elle reste tellement au coeur de la vie des Dan qu’éprouver des difficultés dans ce secteur n’est pas un bon signe. Alors on attend des cieux plus cléments, en silence.

La navigation en mer est devenue plus compliquée car les bateaux sont plus nombreux maintenant. Les filets sont plus grands et les poissons moins nombreux qu’avant. Du coup on doit partir beaucoup plus loin, dans les zones profondes.

Les vigies se relaient sur le mât toutes les trois heures. Les marins sont relativement nombreux, ce qui fait que chacun a l’occasion d’y grimper tous les deux jours. Cette fois, c’est seulement après que chaque marin est passé deux fois par le poste de vigie, soit au bout de cinq jours, que l’équipage a enfin découvert les bancs de poissons.

Interview : Aujourd’hui, les ressources en poissons dans la zone littorale se raréfient. C’est d’abord dû au fait que ces dernières années, de nombreux navires venus d’autres provinces se sont regroupés dans la pêcherie de Sanya. Et comme les autorités locales n’ont imposé aucune limite depuis de longues années, la pêche abusive a conduit à une pénurie de ressources maritimes. C’est pourquoi ces ressources disparaissent aussi vite.

Aujourd’hui, à Sanya, de plus de plus de Dan se lancent dans l’aquaculture. Vue du ciel, les filets de pêche des Dan semblent se propager à grande vitesse sur la baie de Sanya. Ce qui laisse supposer que dans un proche avenir, les Dan pourraient totalement abandonner la pêche traditionnelle... Mais c’est seulement à eux qu’il appartient d’écrire leur propre histoire.

Rédacteur: Baiyun  Origine:CCTV.com

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