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Sur l’île de Hainan, dans une forêt située près du site touristique appelé « Le bout du monde », à Sanya, se dressent une dizaine de statues. Certains d’entre elles représentent Li Deyu, un homme politique des Tang, Lu Duoxun et Zhao Ding, Premiers ministres des Song, ainsi que Hu Xuan, le commandant de l’armée patriote qui préconisait la résistance contre l’invasion des Jin. Ces personnalités aux responsabilités importantes ont eu une très forte influence sur l’histoire chinoise. Mais comment se fait-il qu’ils aient séjourné sur cette île quasi déserte à l’époque? Mais en lisant les textes de présentation au pied de leur statue, on comprend pourquoi leur histoire est liée à ce lieu nommé Yazhou.
En partant de Sanya, nous avons parcouru 40 km en voiture pour nous rendre au bourg de Yacheng, qui s’appelait Yazhou dans l’antiquité selon des écrits historiques. Depuis la dynastie des Tang jusqu’à celles des Yuan et des Ming, un grand nombre de dignitaires dégradés et de personnalités éminentes y ont été déportés. Avant le transfert du chef-lieu de district à Sanya en 1954, Yazhou est restée pendant plus de dix siècles le centre politique, économique et culturel de l’île de Hainan. Pourtant, il nous est difficile de trouver aujourd’hui des traces de la cité millénaire.
« Monsieur He, Bonjour ! Bonjour ! »
M. He Jingguo est né dans une famille cultivée : son arrière grand-père était un homme de lettres renommé de la fin des Qing. Les He se sont déplacés au Hainan durant la dynastie des Song. He Jingguo s’occupe du travail d’archivage du bourg depuis plus de 20 ans. Et il connaît donc parfaitement l’histoire de Yazhou.
Il affirme qu’une portion du vieux mur d’enceinte de Yazhou existe toujours au nord du bourg de Yacheng. Nous suivons M.He pour aller le voir.
« C’était l’emplacement de la cité antique. Ce sont des briques anciennes de la cité. »
« Voici maintenant les ruines d’un pont voûté en brique. Le pont n’existe plus, mais les cinq arches sont encore là. Ca c’est le terrain creusé qui servait de douves remplies d’eau pour protéger de la cité. C’est dommage que la cité ait été démolie et remplacée par les constructions des dernières décennies. »
Après avoir connu sa période prospère comme centre politique, économique, culturel de l’île de Hainan, il n’en reste donc presque rien de Yazhou… mises à part ces cinq piles de pont sur l’ancien cours d’eau. Mais quel était le visage de la civilisation de Yazhou ? Où étaient logés les mandarins qui ont été dégradés sous plusieurs dynasties ?
Une chanson populaire s’élève...
Lorsqu’on évoque l’origine de la culture de Yazhou, on ne peut négliger le village de Shuinan, juste séparé du bourg de Yacheng par un cours d’eau. Car, son histoire est encore plus ancienne que celle de Yazhou. Créé il y a 2000 ans, le village de Shuinan était considéré comme le premier centre culturel de l’île dans l’antiquité. La plupart de ses habitants les plus âgées savaient lire et connaissaient les règles de la musique. Aujourd’hui, parmi les grandes familles du village, on trouve les Lu, les Pei, les Li et les Murong. On dit que ces derniers sont des descendants des hommes de lettres et des dignitaires célèbres qui avaient été déportés par les Tang et les Song.
Lu :
« Notre arbre généalogique familial a débuté sous la dynastie des Song, quand le Premier ministre Lu Duoxun a été déporté sur l’île de Hainan. Cet arbre a enregistré 30 générations jusqu’ici. Mais c’est le Henan notre pays natal. »
Cet arbre généalogique a bien noté la trace de leur ancêtre Lu Duoxun, Premier ministre du Premier empereur des Song Zhao Kuangying. Son fils Zhao Guangyi le nomma successivement ministre de la Défense et Premier ministre. Il était doué sur les plans militaires et politiques. Tous les membres de sa famille avaient été déportés à Yazhou à cause de son imprudence politique.
Lu Chengming :
« A l’époque, Shuinan était un port maritime qualifié d’enfer, où les conditions de vie étaient très pénibles. Le Premier ministre Lu y est décédé après y avoir été exilé pendant 4 ans. »
Au début de leur exil, les Lu subissaient d’incessantes humiliations. Les mandarins locaux ne leur autorisant pas de s’installer dans la cité, ils ont été obligés de vivre à Shuinan, au sud de Yazhou. Lu Duoxun est tombé malade. Il en est mort en 985, à l’âge de 52 ans, léguant deux maximes pleines de tristesse : « Autrefois, j’occupais un poste important à la cour impériale où tout le monde vous glorifiait. Aujourd’hui en exil à Yazhou, seules les herbes sauvages me tiennent compagnie. »
Les descendants de Lu Duoxun sont restés dans le village de Shuinan pendant plusieurs générations. Pour eux, la plus grande angoisse était de ne pas pouvoir retourner dans leur pays natal. Malgré tout, ils ont exercé une grande influence sur la culture de Yazhou pendant des siècles.
Depuis l’antiquité, le détroit de Qongzhou sépare l’île de Hainan du continent. C’était une terre déserte où l’on déportait les dignitaires dégradés. Parmi eux, le Premier ministre Han Huan des Tang, le Premier ministre Li Deyu, de la fin des Tang, le grand homme de lettres Su Dongpo de la dynastie des Song, et les Premiers ministres Lu Duoxun et Zhao Ding. En tant que dégradés, ils ont dû subir un voyage jusqu’au « Bout du monde ». Leur sensation était tout à fait celle décrite dans un poème de Li Deyu : « Il nous faut parcourir dix mille lis, et jamais nous ne pourrons revenir. Où est Yazhou ? Un enfer où l’on entre vivant. »
En 1142, le Premier ministre Zhao Ding des Song a irrité la bande de Qin Kui à cause de sa ferme détermination de lutter contre l’invasion des Jin. Il a été déporté à Yanzhou et reçu par le chef de Yazhou, Pei Jin.
Pei Hongqi, descendant de la 26e génération des Pei
« Nous, les Pei, nous sommes originaires du district de Wenxi, dans le Shanxi. En 1119, sous le règne de Gao Zong des Song du sud, notre ancêtre Pei Jun était chef du district de Leizhou. Plus tard, il s’est déplacé à Yazhou. »
Pei Hongqi est le descendant du Premier ministre Pei Du des Tang. Tandis que Pei Jun, descendant de la 15e génération, a été le chef de Yazhou. Le Premier ministre Zhao Ding dégradé a été déporté au village de Shuinan. Il était logé dans l’ancienne demeure des Pei. Pendant plusieurs siècles, cette habitation a forgé sa renommée en y abritant un grand nombre de dignitaires dégradés. Elle est devenue un important vestige de la culture de Hainan. On l’appelle la « Maison de Shengde » (qui signifie « moralité » en chinois)
Pei Hongai :
Q : « Où se trouvait la Maison de Shengde ? »
R : « C’était là, à cet endroit. »
Q : « Il y avait seulement deux pièces? »
R : « Non, elle était spacieuse. A l’époque de mon enfance encore, cette grande maison comptait une salle à l’arrière, une salle centrale et un pavillon de bannière. Mais aujourd’hui, il n’en reste que deux pièces… le reste de la maison s’est écroulé. »
Jadis, la maison de Shengde s’ornait des beaux kiosques et pavillons portant des sculptures raffinées. Aujourd’hui, il n’en reste que des murs délabrés. A l’époque, Zhao Ding était en proie à l’indignation et au chagrin… et il était perpétuellement persécuté par Qin Kui. Il est décédé après avoir refuser de se nourrir. Avant sa mort, il avait écrit lui-même l’épitaphe de sa tombe : « Je monte vers le ciel après être dégradé, ma loyauté glorifie le pays et la cour impériale. »
Deux ans après la mort de Zhao Ding, Hu quan, membre du Conseil privé de l’empereur, a prié l’empereur de supprimer Qin kui. Déporté à son tour au village de Shuinan, il a également été logé dans la demeure des Pei.
Mais il jouissait de plus de liberté que Zhao Ding. Des archives historiques de Yazhou rapportent que pendant ses 8 ans de séjour, Hu Quan a donné des cours aux habitants locaux. Les membres de l’ethnie li ont envoyé leurs enfants à la Maison de Shengde d’où émanait des lectures à haute voix, qui faisaient écho dans la forêt d’ananas loin du centre du pays. Elle a pourtant préfiguré l’aurore de la culture de la plaine centrale dans l’île de Hainan.
Depuis la dynastie des Han jusqu’à celle des Ming, soit pendant plusieurs siècles, une bonne vingtaine de Premiers ministres intègres, de dignitaires connus et d’hommes de lettres ont été déportés à Yazhou. Dix d’entre eux ont longtemps séjourné dans le village de Shuinan. Et ce sont justement eux qui y ont créé l’enseignement, transmis les connaissances culturelles et purifié les coutumes, ce qui a jeté une solide base culturelle à Yazhou. Migrants de la première génération, ils étaient précurseurs de la transmission de la culture de la plaine centrale à l’île de Hainan.
Yuan Jinhua est un collectionneur passionné et assidu depuis plus de dix ans. En entrant chez lui, on a l’impression de se trouver dans un musée des us et coutumes historiques et culturelles. Plus de 300 objets sont exposés dans cette maison de deux étages, des objets historiques, culturels, artisanaux, commerciaux et liés aux coutumes des ethnies Li et Han de la région de Yacheng. On y trouve aussi deux assiettes étrangères qui ont attiré notre attention.
Yuan Jinhua, collectionneur
« C’est une porcelaine occidentale qui porte un dessin représentant un baptême. Celle-là est une porcelaine persique de fabrication syrienne. Ces deux assiettes ont été extraites de l’eau où on élevait les crevettes, à Yacheng, au bord de la mer. »
Pourquoi ces deux anciennes porcelaines étrangères ont été trouvées à Yacheng? Quels sont les liens de Yazhou avec la partie intérieure du pays et avec l’étranger ? Après avoir consulté la carte, on s’aperçoit que l’élevage de crevettes mentionné par M. Yuan se situe à l’embouchure du fleuve Ningyuan. C’était l’emplacement d’un port ancien nommé « Dadan ».
Dialogue entre le journaliste et le professeur Wang :
« Le port de Dadan était un site de débarquement de marchandises au sud de l’île. A l’époque, les mandarins renommés, les coupables, les personnalités éminentes, des commerçants, voire le célèbre moine Jian Zhen et la Dame âgée de Huangdao, ont accosté par ici. Ça devait être ici, non ? »
« Hep s’il vous plaît ! Savez-vous où se situait l’ancien port de Dadan? »
« C’était ici. »
Ces dernières années, les fouilles archéologiques souterraines de Xisha ont prouvé l’existence d’une route de la soie maritime aussi florissante que la célèbre route de Soie terrestre entre la ville de Quanzhou située dans la province du Fujian et les divers pays d’Asie du sud et du sud-est. Cette route maritime servait essentiellement aux échanges culturels et commerciaux entre la partie continentale de Chine et les pays étrangers. Et le port de Dadan était une importante base de transit de cette route de la Soie maritime méridionale.
M. Wang est un vieux pêcheur. Sa famille vit de la pêche dans ces eaux territoriales depuis plusieurs générations. M. Wang nous confirme que le port de Dadan a disparu il y a plusieurs siècles.
« À la fin de la dynastie des Ming et au début de celle des Qing, l’exploitation agricole battait son plein sur le cours supérieur du fleuve Ningyuan car une crue exceptionnelle a évacué les immenses quantités de sable du fleuve qui obstruaient le port de Dadan. »
Depuis l’embouchure du fleuve Ningyuan, on remonte sur deux kilomètres à contre-courant pour arriver à Yazhou. Ce cours d’eau dont dépendait beaucoup l’économie de Yazhou était très fréquenté. Mais le trafic était tel et sa largeur si étroite, que seuls de petits bateaux en bois y étaient autorisés. Nous-mêmes, après plusieurs ensablements, nous finissons par trouver la cité de Yazhou.
Voici la rue des forges dans le bourg de Yacheng. Les personnes âgées ne se souviennent pas de sa création, mais elles ont grandi avec le bruit des forges qui jalonnaient la rue. Aujourd’hui, il ne reste qu’un atelier tenu par le forgeron Lin.
Le forgeron Lin
«Dans l’antiquité, les ethnies Li et Miao ne connaissaient pas la technique de la forge. Les objets de fer forgés de nos ancêtres étaient achetés par ces habitants locaux et utilisés dans leurs productions. Nos ancêtres sont venus ici pendant la dynastie des Song du sud. Nous sommes maintenant la 37e génération. »
Avec la mise en valeur du port de Dadan et l’arrivée de dignitaires dégradés, les ancêtres d’artisans sont arrivés par la mer, comme pour la famille du forgeron Lin. Ils ont apporté avec eux les techniques de production de pointe de la plaine centrale. Ainsi, la population de Yazhou a pu, pour la première fois, utiliser des outils et des instruments de fer raffinés, de la porcelaine, et des articles d’usage courant ainsi que d’autres outils de production. L’industrie et le commerce de Yazhou ont alors connu un développement rapide. Selon les archives de Yazhou, plusieurs chefs de districts ont créé leur foire après la dynastie des Ming, et donné un réel essor au commerce. A la fin de la dynastie des Qing, cette rue antique était remplie d’hôtels et de boutiques. Des hommes d’affaires des différentes régions du pays sont venus ici pour acheter des spécialités de Yazhou dont des coquillages et du sel. A l’époque, la rue était florissante.
Q : « Mon oncle, à qui appartient cette maison ? »
R : « Elle est à Lin Junxing. »
Q : « A quoi servait-elle? »
R : « C’était un restaurant et une maison de thé fréquentée par les riches. C’était une famille aisée. »
Aujourd’hui, l’ancienne demeure des Lin est vide et délabrée. Néanmoins, de petits détails nous permettent d’imaginer le faste de ce grand restaurant où les hommes d’affaires de l’époque négociaient et communiquaient. Ensemble, ils ont écrit l’historie de la prospérité du commerce de Yazhou.
Sous le règne de la dynastie des Yuan, une tisseuse partie du port de Dadan, est venue à Yazhou où elle a révolutionné la technique locale du tissage. Son influence a même été mondiale. Cette tisseuse était surnommée « La Dame de Huangdao ».
« Ce drap date de la dynastie des Yuan. Il est unique sur l’île. Il n’est pas brodé, mais c’est un produit textile typique des habitants de Hainan »
Le très raffiné drap de Yazhou était généralement une offrande destinée à la cour impériale depuis la dynastie des Han. Et comme l’île de Hainan a été la première à introduire la culture du coton, la technique de filature de Yazhou était en avance par rapport aux autres régions du pays avant la dynastie des Song.
Il faut attendre le début des Yuan pour que la « Dame de Huangdao » apprenne la technique avancée de tissage auprès des Han de la région de Yazhou, et transforme la machine à tisser à un fil en machine à triple fil. Cette évolution technique a fortement accéléré le développement du secteur textile dans le pays.
La « Dame de Huangdao » était originaire du district de Songjiang. D’après des écrits historiques, elle s’est exilée à Yazhou durant son enfance. Elle y a séjourné 37 ans et révolutionné la technique locale de tissage. Le rouet à pied qui permettait de tisser avec trois fils est l’une de ses créations grâce à laquelle la technique de filature a bénéficié d’une innovation radicale.
Voici un métier à tisser antique très difficile à trouver aujourd’hui. Les personnes âgées qui savent s’en servir sont rares aujourd’hui. Les innovations de Dame de Huangdao ont été transmises dans l’ensemble du pays après son retour à Songjiang, son pays natal à la fin de sa vie. Même la machine à tisser contemporaine fonctionne toujours sur le même principe, le tissage à trois fils.
La voix de lecture...
Avec l’émergence de l’industrie, du commerce et de l’artisanat, Yazhou et sa riche culture apportée par les dignitaires dégradés, est devenue sous le sous le règne de Qingli des Song un important centre éducatif. Elle était alors considérée comme le palais de l’enseignement de Yazhou, à l’extrême sud de la Chine.
Mais pourquoi le palais de l’enseignement ? D’abord, il s’agissait d’un temple de Confucius, ensuite, c’était un établissement d’enseignement local de niveau très élevé. A partir de la dynastie des Tang, l’enseignement s’y est bien développé. Dix siècles plus tard, il a atteint son apogée sous les Ming et les Qing. Plusieurs centaines de candidats reçus aux examens impériaux ont été formés à Yazhou.
Sous les Ming et les Qing, les hommes de talent sont venus en grand nombre dans la cité. Parmi eux, Zhong Fang, le grand confucianiste de Linnan, Pei Shilong, le rédacteur de l’encyclopédie de Yongle, et Lin Zantong, adepte du réformateur renommé Liang Qichao. Puis, beaucoup de ces hommes de valeur ont quitté Yazhou et l’île de Hainan pour retourner sur la scène nationale en suivant le chemin des dignitaires dégradés. Leur but, réaliser leur ambition et leur idéal en laissant leur trace d’hommes de lettres du Hainan dans l’histoire.
Le temps a passé, l’évolution sociale s’est poursuivie. Après avoir subi plus de 2000 ans d’intempéries, la cité antique de Yazhou à l’imposante histoire a pris le visage qu’on lui connaît aujourd’hui. Comme une personne âgée ayant traversé de rudes épreuves pourrait être un instant bouleversée dans une situation complexe et troublée, Yazhou peut finalement retrouver son sang-froid et son calme, comme dans le passé.
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