C’est vraiment le paradis sur Terre. Ces jardins traditionnels, construits il y a plus de 1000 ans, ont un longue histoire. Ces jardins sont cachés à l’intérieur des murs de la ville. Pourquoi sont-ils cachés ? Qui les a construits, et pourquoi à Suzhou ? C’est ce que nous allons vous expliquer dans ce numéro de « Travelogue ». Je suis Yin et bienvenue dans notre série spéciale Histoire et Culture.
Ouvrez les yeux, vous y êtes. Voici Suzhou, une ville dans le Sud-Est de la province du Jiangsu. La ville est située entre le lac Taihu à l’Ouest et le fleuve Yangtsé au Nord. Elle est traversée par le Grand Canal. Son histoire et sa culture sont indissociables de l’eau. Ses canaux lui ont valu le nom de « Venise de l’Orient », depuis les anciens temps.
Le Suzhou d’aujourd’hui a su préserver des paysages admirables, des ruisseaux, des petits ponts, des maisons au bord de l’eau, l’élégant opéra Kunqu et l’une des principales caractéristiques de la ville : ses jardins traditionnels, qui sont classés Patrimoine Mondial de l’UNESCO. En fait, la ville dans son ensemble fait penser à un grand jardin.
Ces jardins traditionnels ont connu leur âge d’or sous la dynastie Ming, de 1368 à 1644. Elle correspond à une période de restauration et de réorganisation, entre les règnes mongol et chinois. Elle est connue pour son gouvernement central puissant et complexe. Le pays a par ailleurs connu un boom culturel et économique, notamment dans les régions comme Suzhou.
Les jardins traditionnels chinois que l’on voit aujourd’hui reflètent une influence internationale. Les Japonais ont modifié le concept et développé un jardin basé sur une composition naturelle. Au 17e siècle, les Européens ont également essayé de construire ces jardins, même s’ils n’étaient pas familiers avec le type d’esthétique complexe sur lequel ils étaient conçus.
Voici le Jardin de l’Humble Administrateur, magnifique. Mais qui est le propriétaire des lieux ?
Il existe trois sortes de jardins : officiels, monastiques et privés. A l’instar du Jardin de l’Humble Administrateur, les propriétaires étaient souvent des fonctionnaires à la retraite, qui voulaient s’éloigner d’un mode de vie caractérisé par la bureaucratie, le matérialisme et la corruption. Ce jardin a été construit sous la dynastie Ming par un inspecteur impérial, fatigué de sa vie officielle. Il a trouvé le nom du jardin dans un essai intitulé « Cultiver son jardin et vendre sa récolte de légumes est la politique de l’homme humble. »
Les noms de ces jardins sont à forte consonnance culturelle. Les retraités du gouvernement aspiraient à une vie simple, sans problèmes, celle du pêcheur, en harmonie avec l’eau. Le Jardin des Pêcheurs étaient un paradis pour la retraite. Les jardins étaient des répliques miniatures du monde, avec les éléments les plus basiques tels l’eau, les rochers et les plantes.
Les propriétaires de ces jardins n’étaient pas satisfaits de leur position dans la société. Ils ont donc construit un monde métaphysique dans leur arrière-cour. Par exemple, ils plantaient des lotus dans leur jardin au-dessus de la boue. La boue symbolisait la société polluée. Eux, tels des fleurs, essayaient de rester propres, de s’épanouir dans la pureté au-dessus de la fange, comme de « vrais hommes de vertu parmi les fleurs ». Le nom des halls, les calligraphies, les sculptures et les décorations, tout avait un sens profond.
La véranda „A côté de qui puis-je m’asseoir?” du Jardin de l’Humble Administrateur, tire son nom d’un vers d’un poème antique.
„A côté de qui puis-je m’aseoir?
Du clair de lune, d’une brise légère et de moi-même.”
Bien sûr, la personne est toute seule.
A côté de qui devrais-je m’asseoir?
A côté de qui ?
La personne idéale... oui!
L’environnement serein, simple, nous ramène à la dynastie Ming, quand le propriétaire était dans son pavillon « Ecoutant la pluie » par un jour de brume, sirotant son thé, en osmose avec le monde et qui éveillait ses émotions.
Des particuliers, mais aussi des couples fortunés construisaient des jardins. Le Jardin de la Retraite du Couple, nom donné par Ou Yuan, est un jardin de racines de lotus. L’amour du couple est comparé aux racines de lotus, reliées, inséparables.
Ou yuan zhu jia ou, ce qui signifie que dans ce jardin, le couple vivait heureux. Beaucoup de signes dans le jardin témoignent de leur bonheur. Vous en découvrirez plusieurs ici et là si vous savez regardez.
Les propriétaires avaient divisé leur jardin en deux parties, Est et Ouest, toujours suivant le thème du couple. A l’intérieur, tout va par deux : les allées aux lignes, les toits, les pagodes, les fenêtres et les rochers. De nombreux détails témoignent d’un profond sens artistique et de l’amour des deux retraités.
J’ai trouvé quelque chose d’autre qui existe en paire, deux pavillons. L’un est pour le mari, l’autre pour son épouse. Celui-ci s’appelle « Pavillon pour mon amour ». C’est là que le mari regardait sa femme vaquer à ses activités dans le pavillon là-bas.
Pourquoi ces gens ont-ils choisi Suzhou pour construire ces jardins traditionnels ?
Avec son envoûtant cadre naturel, son climat tempéré, et sa situation géographique, le long du fertile Delta du Yangtsé, Suzhou était le choix idéal. Son économie avancée, son artisanat développé et le commerce de la soie sous la dynastie Ming ont contribué à l’épanouissement de sa culture. Durant les dynasties Ming et Qing, Suzhou était si prospère que chacun aurait placé des bambous ou des pierres dans son jardin. Les lettrés y ont afflué, apportant avec eux l’érudition et l’art. Beaucoup des lettrés qui réussissaient aux examens administratifs étaient également des « fils du Jiangsu », qui retournaient dans leur village natal à la retraite. Peu à peu, des artisans de haut vol ont commencé à se rassembler à Suzhou, contribuant à rendre la ville encore plus attirante avec son rêve de jardins traditionnels.
A quoi ressemblaient ces jardins lorsqu’ils étaient en fleurs sous la dynastie Ming ?
Le roi des Wu a commencé leur construction en 514 avant J.C. Ils se sont lentement développés de la dynastie Tang aux Song du Nord, pour atteindre leur apogée sous les Ming. A une époque, Suzhou comptait presque 300 jardins traditionnels.
La construction de ces jardins approchait la perfection, grâce à une subtile répartition des tâches.
Le célèbre architecte de la Cité Interdite de Beijing, Kuan1 Xiang2, avait été recruté à Suzhou. On retrouve des traces des jardins traditionnels à l’intérieur de la Cité Interdite.
Une étude sur la construction de ces jardins et deux grands ouvrages sur le sujet sont rédigés sous la dynastie Ming : Yuan2 Ye1 écrit par Ji4 Cheng2 et 长物志 by 文振哼.
Vous voyez autour de moi une véritable oeuvre d’art vivant. Elle semble créée par la nature elle-même, mais il n’en est rien. Chaque rocher, chaque arbre, chaque goutte d’eau a été disposée comme s’il s’agissait d’une partition, d’un poème ou d’une peinture. C’est une oeuvre d’art à montrer à ses invités.
Comme on invitait un ami à écouter de la musique, on l’invitait à profiter de son beau jardin. Mais créer un jardin n’était pas à la porté de tous. C’est un travail très spécial. Ce sont des ouvrages humains qui ont modelé la nature, qui ont essayé de la perfectionner. Les plus beaux jardins sont ceux qui paraissent les plus purs, les plus intacts. Dans chaque coin, vous pouvez entendre le souffle des artistes et lettrés qui ont contribué à leur aménagement. Ces jardins sont un mélange de poésie, de peinture, de littérature et d’opéra.
Les idéogrammes sont difficiles à lire, mais poétiques. A l’instar de ce poème, beaucoup parlent d’oiseaux, d’eau, d’herbe. Ce jardin est poétique car il rassemble dans la réalité tous ces éléments sortis de l’imaginaire des gens.
Avec la contribution des lettrés en terme de conception, comme l’un des 4 grands lettrés, Wen Zhengming, qui a participé à la création du Jardin de l’Humble Administrateur, les jardins sont devenus des oeuvres d’art, avec une nature poétique.
Les calligraphies sur les terrasses sont autant de références chargées d’émotion.
L’aménagement des jardins est basé sur les principes du Fengshui, et la disposition des objets était en fait plus importante que les objets eux-mêmes. Leur agencement créait une relation équilibrée entre la nature, les objets dans le jardin, les références littéraires et le spectateur.
Il y a longtemps, une fille du nom de Yin décida de créer son propre jardin traditionnel. Elle y avait mis de l’eau, posé quelques rochers et même planté quelques arbres. Mais quand elle a pris du recul pour considérer l’ensemble, surprise : oh que c’était laid ! Et oui, car pour construire un jardin traditionnel, il y a des règles de base à respecter, pour atteindre un certain équilibre. Quelles sont ces règles ?
Les 4 éléments de base étaient les compositions de rochers, l’eau, les plantes et d’autres éléments de décoration.
En premier lieu, il y avait les montagnes de rochers. Elles étaient construites comme des sculptures, se dressaient seules ou en groupe. Ces rochers étaient acheminés du Lac Taihu et taillées de façon à ressembler à des montagnes.
L’élément eau était également crucial. Il occupait parfois plus de la moitié du jardin. Les eaux en mouvement contrastaient nettement avec les montagnes immobiles et soulignaient l’aspect naturel. Beaucoup d’objets étaient construits selon la direction du courant, le réfléchissement du soleil et d’autres objets dans l’eau, ainsi que le clapotis.
Les plantes et les fleurs étaient aussi choisies pour leur signification symbolique et les allusions littéraires.
La plus courte distance entre un point A et un point B est la ligne droite. Sans doute ce pont n’a-t-il pas été construit dans cet esprit : il est composé de courbes, en zigzag. Cela fait partie de la culture des jardins traditionnels de Suzhou.
Si vous regardez aussi les allées, qui sont aussi toutes en courbes, les fenêtres sont partiellement cachées. Tout est caché, obscur ou en quelque sorte voilé.
Les jardins ont des allées sinueuses, comme un labyrinthe, pour créer un sentiment de grande taille et d’inattendu. Les pièces faisant face au jardin comportent une fenêtre située de manière à offrir une vue particulière, comme si c’était une photographie. Et chaque photo est tellement différente.
Cela me fait penser à de l’art abstrait. Regardez cette fenêtre, son étrange utilisation de l’espace, même sous les Ming. On dit qu’à chaque pas, la vue est complètement différente, et c’est aussi parce que chaque fenêtre est unique, on n’en trouve qu’une de chaque sorte dans le jardin. Et bien sûr, si on regarde à travers, on a une vue différente du jardin.
Les fenêtres étaient richement décorées, notamment les fenêtres carrées, avec d’élégants treillis représentant des figures géométriques abstraites évoquant le feuillage des plantes, les fleurs et les animaux. Chacune est unique. Le plus vieux pavillon de Suzhou, le Pavillon des Vagues Calmes, compte 108 fenêtres différentes.
Les fenêtres n’étaient pas les seuls objets à contribuer au mystère du lieu. Les allées sinueuses permettaient l’exploration des jardins. Derrière le mur des rochers se cachait un bâtiment entier ou une entrée.
Même les chambranles, à l’image des fenêtres, étaient de structures diverses et offraient toute une gamme de panoramas.
Derrière les portes, l’agencement a été soigneusement choisi pour ses allusions.
Cette pièce est surprenante. De l’extérieur, on dirait une chambre, mais une fois à l’intérieur, on s’aperçoit qu’il y en a deux, séparées par cette porte décorée, et ce tableau.
Les carreaux de ce côté sont petits, et grands de l’autre. C’est la différence entre les pièces réservées aux hommes et celles réservées aux femmes. Cette poutre est quant à elle très décorée. Elle est quasiment de forme rectangulaire, et de ce côté elle est lisse et ronde. Un autre détail très important, allons voir !
C’est un détail très intéressant. Les fenêtres du côté des hommes sont grandes, carrées, avec de jolies fleurs. Chez les femmes, les fenêtres sont octogonales, et à la place de jolies fleurs, ce sont de simples barreaux verticaux et horizontaux. Pourquoi ? Cela reflète simplement la différence de statut social entre les deux sexes à l’époque. Les hommes étaient considérés plus importants, des citoyens de première classe. Les femmes étaient en quelque sorte négligées. La situation a considérablement évolué depuis.
Ceux qui vivaient dans les jardins faisaient partie de l’élite et menaient une vie oisive. Ils étaient retraités ou avaient quitté la vie officielle ou c’était des artistes idéalistes avec beaucoup de temps.
Le symbole de cette classe était le goût pour les arts appliqués traditionnels. Ces propriétaires aimaient la poésie, la musique traditionnelle chinoise, l’opéra, une fusion des arts.
Le monde est une scène et nous en sommes les acteurs. Les artistes de l’Opéra Kunqu peuvent peut-être nous en dire plus sur la vie dans ces jardins traditionnels.
Aujourd’hui, les habitants de Suzhou continuent à construire des jardins traditionnels, surtout des artistes et des lettrés. Durant mon voyage, j’ai rencontré un artiste moderne, M. Cai, qui nous a montré son jardin qu’il a aménagé lui-même.
En dehors de l’entretien du jardin, ses activités quotidiennes comprennent la peinture et la sculpture. Il mène une vie artistique depuis déjà longtemps.
Pouvez-vous lire le chinois ? Chen Yin, c’est moi ! M. Cai fabrique ces tampons depuis très longtemps. Cette activité, la calligraphie, et la construction des jardins, c’est un peu la même chose. Tout commence par un espace vierge, qu’il reste à décorer. Avec les tampons, vous gravez, dans les jardins, vous plantez ou disposez des rochers. C’est comme ça que l’on crée un chef d’oeuvre.
M. Cai adore écouter l’opéra Kunqu, qui se marie bien avec son style de vie dans le jardin. J’ai rencontré ici son amie Wang Fang, alors qu’ils discutaient de la relation entre les jardins traditionnels et l’opéra Kunqu.
Merci.
Vivre dans le jardin, avec une vue splendide, et déguster un thé avec mes amis… je ne peux m’empêcher de penser aux temps anciens quand les gens faisaient de même.
Yin : C’est une coincidence que l’Opéra Kunqu et les jardins classiques soient à Suzhou.
Cai : Les habitants de Suzhou sont nés et ont été élevés dans les jardins. C’est la culture de Suzhou.
Wang : L’Opéra Kunqu était si populaire à la fin de la dynastie Ming et au début de la dynastie Qing que tout le monde ici pouvait le chanter.
Comme les chansons de variété aujourd’hui.
Comme la ville est petite, Suzhou avait besoin de quelque chose de très concis et élégant.
Pour s’adapter à son environnement l’opéra Kunqu répond à ces caractéristiques.
Yin : L’Opéra Kunqu parle-t-il toujours des jardins traditionnels ?
Wang : Il y a beaucoup de pièces sur les jardins traditionnels.
Par exemple, la chanson « Le Jardin Pivoine » parle du jardin traditionnel. Je vous chante quelque chose.
« C’est l’assortiment de fleurs colorées qui fleurissent »
Wang Fang est le président du Théâtre de l’Opéra Kunqu de Suzhou. Dans le jardin, sa voix est harmonie avec le paysage. Elle est si charmante. J’ai donc décidé de prendre quelques leçons avec elle au Théâtre de l’Opéra Kunqu.
Ces paroles décrivent le jardin traditionnel.
L’Opéra Kunqu trouve ses origines dans les chansons folkloriques du milieu du 14ème siècle. Il a été perfectionné durant environ deux siècles pour obtenir finalement une place proéminente dans l’Opéra chinois. En 2001, l’UNESCO a ajouté l’Opéra Kunqu à sa liste en tant que « Chef d’oeuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité. »
Je crois bien que je me suis bloquée le dos. Ce n’est pas aussi facile que ce qu’on imagine. Je n’ai peut-être pas les vêtements adaptés. Les cheveux, le maquillage, tout le nécessaire. On y va !
L’Opéra Kunqu est un spectacle qui regroupe la littérature, la musique, la danse, la comédie, les costumes, le maquillage et les accessoires. Il raconte des intrigues qui couvrent toutes les périodes de l’histoire de Chine.
Miroir, oh mon miroir ! Dis-moi qui est la plus belle !
Peut-être est-ce le maquillage, les costumes et le spectacle qui nous donnent l’impression d’avoir fait un retour dans le passé, ou est-ce le présent ? Par essence, il traverse le temps.
Aujourd’hui, les jardins traditionnels sont très appréciés des touristes. Les jardins de Suzhou sont accessibles par avion, par train et par la route. Son emplacement le long du Grand Canal de Pékin à Hangzhou permet par ailleurs le transport fluvial.
Les spectacles continuent toujours, avec un public international. Même si on ne comprend pas la langue, on baigne quand même dans l’esprit de l’Opéra Kunqu, omniprésent dans ces jardins.
En s’aventurant dans les jardins traditionnels et en assistant à l’Opéra Kunqu, on plonge dans l’histoire de Suzhou, qui fait partie intégrante de la culture chinoise. Le soir, sous la faible lumière des lanternes, on termine sa visite au son des flûtes chinoises, mais on ne fait que commencer le chemin qui mène à la compréhension de cette longue et éternelle culture.
Fermez les yeux, vous êtes en plein rêve. Ici, sous la faible lumière des lanternes, vous pouvez contempler cette eau qui coule depuis 2000 ans. Si vous tendez l’oreille, des notes de l’Opéra Kunqu vous parviennent. Mais Suzhou est plus qu’une belle ville, c’est surtout un réservoir de sensations, un aller pour l’Histoire, un rêve qu’on ne veut pas quitter. Je suis Yin et à la prochaine fois dans « Travelogue »
Dans le prochain épisode, nous visiterons les cours carrées de la province du Shanxi qui ont atteint leur apogée sous la dynastie Qing.
Rédacteur: Tao Ruogu